Le FN, c'est la faute des autres

Publié le par CPPN

Comme après chaque élection où le FN a fait un score important (donc à peu près après chaque élection), on assiste au même ballet médiatique.

Les télévisions, les radios et certains journaux papiers font des micros-trottoirs où des gens déclarent qu’ils ont honte quand ils voient un tel score, qu’ils comprennent ou bien qu’ils sont contents. Pendant 15 jours, les figures politiques affirment qu’ils comprennent la souffrance exprimée dans le vote pour le Front national et que – eux ! - en tiendront compte. Les éditorialistes, qui viennent de trouver le thème de leur chronique de la semaine, expliquent les raisons de cette progression électorale de l’extrême-droite en exonérant totalement de toute responsabilité le camp qu’ils défendent et en allant chercher la culpabilité vers l’objet de leur aversion du moment. Puis, le sujet est oublié jusqu’à l’élection suivante hormis au travers de quelques piqures de rappel sous forme de Unes et dossiers spéciaux consacrés aux « vraies raisons » de l’ascension du FN. Ces dossiers sont bien souvent composés d’articles copiés-collés des numéros passés, à peine mis au goût du jour et agrémentés d’interviews d’intellectuels médiatiques qui viennent se poser en pourfendeur du lepénisme ; ce qui ne les empêchera pas, dans d’autres interviews ou dans des émissions de bavardage, de venir expliquer que le Mahométan est inquiétant et le Basané mal intégré.

Bien sûr, entre chaque numéro spécial sur les véritables et exclusives raisons vraies du vote FN on aura deux ou trois Unes de ce type :

 

 

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Pourtant, aussi bien dans L’Express, où Christophe Barbier se plait à comparer les 400 porteuses de voile intégrale et le péril nazi en 1939, que dans Le Point, où Claude Imbert aime à rappeler qu’il est (un peu) « islamophobe », ou dans Le Nouvel Observateur, où Jean Daniel s’inquiète de « la connivence secrète des musulmans avec les terroristes même quand ils les désavouent publiquement », on n’imagine pas que les éditocrates maison pourraient d’une quelconque façon contribuer à un climat intellectuel qui banalise le racisme et favoriser l’extrême-droite.

 

Non, le fait d’organiser des débats du type « Immigration : risque, danger ou péril ? » ou « Faut-il s’inquiéter ou s’alarmer de la place de l’islam en France ? » n’a probablement aucun lien. Il faut aller chercher la raison ailleurs et, pour trouver une raison, nos éditorialistes ne manquent pas d’imagination.

 

Ainsi, Caroline Fourest juge qu’une des raisons du vote FN c’est qu’on ne lui a pas laissé suffisamment la parole durant la campagne, elle qui ne peut s’exprimer régulièrement que sur France-Inter, Le Monde, le Huffington Post, France 2 et Canal +, et qu’on n’a pas assez parlé de sa biographie de Marine Le Pen (qui s’est mal vendue) et de son adaptation en BD. Le fait qu’on lui ait décerné un Y’a bon award a également dû jouer un rôle . En outre, elle estime également qu’on ne parle pas assez de l’islamisme dans les médias ; un sujet, il est vrai, très rarement évoqué comme le démontre les Unes ci-dessus.

 

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Elle oublie par contre de citer parmi les raisons du vote FN, le vote pour Ennahda en Tunisie, un lien qu’elle avait envisagé au lendemain des élections tunisiennes du 22 novembre 2011.

 

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De son côté, le journaliste de Libération Jean Quatremer a une autre théorie : le vote FN a, certes, été soutenu  par une campagne où la xénophobie a eu une bonne place, mais également par les mouvements de gauche qui critiquent les politiques néolibérales de l’Union européenne.

 

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Cette analyse est également celle de Bernard-Henri Lévy qui, dans son Bloc Note du Point estime que les responsabilités sont partagées entre « une droite qui a laissé s’effriter, quand ce n’est pas s’effondrer, la barrière d’espèce qui la séparait de l’extrême droite (la « stratégie Buisson »)  » et « une gauche dont l’aile ultra a (n’en déplaise à Mélenchon) plus alimenté qu’enrayé, par ses outrances et son populisme, cette spirale du pire ».

 

De son côté, Bernard Guetta (Libération et France-Inter) est resté fidèle à son théorème tel que l’a défini Pierre Rimbert : « toute réussite s’explique par l’Europe ; tout échec est imputable au manque d’Europe ; toute réussite et tout échec appellent davantage d’Europe. ». Aussi, dans sa chronique matinale de France-Inter au lendemain du premier tour, il répétait son mantra et concluait que l’extrême droite progressait à cause des incertitudes que ressentaient les Français face aux évolutions du monde et que la seule solution, était le renforcement du pouvoir des institutions européennes : « C’est l’évidence. ! ». Quatre jours plus tôt, il avait vu également comme une évidence la conversion de la Commission européenne du très néolibéral José Manuel Barroso à une politique de relance de la consommation et aux hausses de salaires en Europe après que cette dernière s’était prononcée en faveur d’un salaire minimal par branche d’activités. Le fait qu’il y ait peut-être là un moyen de casser le salaire minimal dans les pays européens où il existe en le fractionnant en salaire minimal de branches ne l’a visiblement pas effleuré.

 

A l’inverse de ces fins limiers, il existe des éditorialistes qui ne savent pas exactement les raisons d’un vote aussi important en faveur du FN mais qui savent ce qui ne l’a pas causé. Et ce qui est certain pour eux, c’est que la campagne de l’UMP remettant sans cesse au centre des débats les questions d’identité nationale et le « péril musulman » n’a en rien favorisé le FN.

Absolument pas !

C’est l’opinion du reporter du Figaro Charles Jaigu (qui d’ailleurs estime que l’UMP n’est peut-être pas allé assez loin dans ce domaine : «il ne suffisait pas de promettre, il fallait agir. Et Nicolas Sarkozy n’a pas accompli autant qu’il l’avait laissé espérer, dans la lutte contre l’immigration, la sécurité, et le combat pour l’intégration. »). Hugues Serraf éditorialiste - de « gauche libérale » (c’est lui qui le dit) – du très droitier site Atlantico vole, comme souvent, au secours du président sortant et partage cet avis : « lui faire porter le chapeau du lepénisme est aussi absurde que de lui reprocher de ne pas avoir forcé les Bahamas, Monaco et les Iles Cayman à mettre la clé sous la porte pendant son mandat ».

 

Sur France Culture, l’éditorialiste maison (et ancien membre de la rédaction de la défunte revue néoconservatrice française Le Meilleur des mondes) Brice Couturier va même plus loin : Nicolas Sarkozy a eu raison de faire une campagne tournée vers l’extrême-droite car, s’il ne l’avait pas fait, le FN aurait pu arriver au second tour. Bref, qu’importe que les idées d’extrême-droite soient légitimées ou appliquées du moment que l’extrême-droite officielle soit battue par l’officieuse.

 

Une analyse globalement partagée par l’avocat ultra-sioniste Gilles William Goldnadel qui, à nouveau sur Atlantico, considère que Nicolas Sarkozy n’a pas fait un très bon score parce qu’il n’est pas allé assez loin sur les terres de l’extrême-droite : « Et si, l’addition des voix de droite et d’extrême droite ne signifiaient pas tout simplement l’exaspération montante du peuple Français ? Et si, au contraire, l’échec relatif de Nicolas Sarkozy était à rechercher, non seulement dans ses renoncements du passé, mais encore dans le fait qu’il a joué petit bras dans sa campagne du premier tour ? ». Mais assez vite, il referme le sujet des causes du vote FN car ce n’est pas de là que vient le danger : « [on me reproche de considérer] désormais l’extrême droite comme moins dangereuse que l’extrême gauche et les islamistes. C’est vrai, j’avoue. J’avoue tout. Je considère aujourd’hui que l’islamo-gauchisme est devenu le nouveau totalitarisme à combattre ». [Dans une prochaine note, j’essayerai de revenir sur l’usage et l’histoire du mot « islamo-gauchiste », il était tombé en légère désuétude, il semble revenir à la mode].

 

Il y a probablement eu d’autres théories éditoriales pour expliquer ou justifier ce vote (et d’ailleurs, lecteurs, si vous en avez relevé d’autres, n’hésitez pas à m’en faire part, je complèterai ce billet) mais la saison des explications médiatiques du vote Le Pen touche bientôt à sa fin. Elle reprendra sans doute lors des législatives avant de disparaître derrière des actualités (beaucoup) plus importantes qui trouvent toujours bonne place dans les publications estivales.

 

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Le sujet sera oublié, les débats éclairants sur la périlleuse menace levantine reprendront leurs cours et les mêmes simagrées reviendront à l’échéance électorale suivante. Il sera alors à nouveau temps de trouver des explications justifiant la nouvelle progression du FN, des explications qui oublieront sans doute à nouveau certains responsables de la banalisation d’un vote raciste en France.

 

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ARTHUR Q. 05/05/2012 19:55

Une bonne tribune de Badiou sur le même sujet : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/05/05/le-racisme-des-intellectuels-par-alain-badiou_1696292_1471069.html