L'effrayante menace levantine

Publié le par CPPN

 

Dans un article qui a largement circulé sur le Net, intitulé « Le Proche-Orient pour les nuls » , le journaliste Bernard Langlois, de Politis, avait publié une liste parodique de 11 « règles » que devaient respecter les journalistes quand ils traitaient du Proche-Orient et des relations d’Israël avec ses voisins. La première de ces règles était : « Au Proche-Orient, ce sont toujours les Arabes qui attaquent les premiers, et c’est toujours Israël qui se défend. Cela s’appelle des représailles. ». J’ai pu récemment observer, grâce à un message de Nidal, l’auteur de l’excellent blog Loubnan ya Loubnan, que m’a signalé P. L. (merci à lui) que cette règle est, effectivement, bien appliquée.

   

Le 15 février dernier, lors d’une visite aux troupes israéliennes stationnées dans le nord d’Israël, le ministre de la Défense israélien (et ex-Premier ministre travailliste), le général Ehud Barak, accompagné du nouveau chef d’état-major israélien, le général Benny Gantz, a déclaré aux troupes rassemblées pour l’accueillir : « Le calme règne car le Hezbollah est conscient de notre capacité de dissuasion et a gardé en mémoire les lourdes pertes que nous lui avons infligées en 2006 (…) Mais ce n'est pas éternel et il se peut que vous soyez appelés à entrer à nouveau [au Liban] ». Il s’agissait de la première visite d’une unité combattante pour le général Gantz depuis qu’il a pris ses fonctions de chef d’état-major. Nommé par le gouvernement sur proposition d’Ehud Barak à la suite de la destitution de son prédécesseur, Yoav Galant, accusé d’avoir profité de sa position pour annexer à sa propriété privée des terrains publics, le général Gantz a souvent combattu au Liban. Jeune officier parachutiste, il participa en 1980 à l’opération « Ish Damim », le premier raid israélien au Liban avant de participer, toujours avec les parachutistes, à divers combats dans Beyrouth. En 1999, il fut le dernier commandant des troupes stationnées au Liban jusqu’au retrait de l’armée israélienne. Nommé le 8 novembre 2005 commandant des forces terrestres israéliennes de la région Nord, il participa, à ce titre, à l’attaque israélienne contre le Liban en 2006. De son côté, Ehud Barak fut, entre autres états de services, commandant adjoint des forces israéliennes contrôlant le Sud du Liban dans les années 80. C’est également lui qui ordonna le retrait de ces mêmes forces israéliennes en 1999, à l’exception des fermes de Chebbah.

Bref, quand ces deux hommes parlent d’une possible attaque contre le Liban, il serait bon de les prendre au sérieux.

Le lendemain de ce discours, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a demandé à ses troupes de se tenir prêtes à faire face à une attaque israélienne. Il ajouta qu’en cas de guerre, ses troupes n’hésiteraient pas à pénétrer en Galilée « si la guerre [leur] était imposée ». Rappelant qu’Israël avait assassiné plusieurs dirigeants du Hezbollah par le passé, et notamment son chef militaire Imad Moughnieh, tué le 12 février 2008 par l'explosion d'une voiture piégée à Damas, Hassan Nasrallah déclara que son mouvement se réservait le droit de faire de même et de s’attaquer à des dirigeants politiques ou à des généraux israéliens.

En partant de cette succession d’évènements, comment titreriez-vous un article qui leur serait consacré ?

« Le Hezbollah répond aux menaces israéliennes » ?

Perdu !

L’AFP a intitulé sa dépêche : « Le Hezbollah menace d'attaquer Israël, de s'en prendre à ses "dirigeants" ».

 

Dans la foulée, on vit apparaître une foule de titres d’articles basés sur cette dépêche d’agence et allant dans le même sens. Ainsi, le titre « Le Hezbollah menace de s'en prendre à des "dirigeants" israéliens » fut repris par les articles du Point, du Monde, des Echos, de Corse Matin, du Parisien, entre autres.

Sur le même sujet, Europe 1 et LCI titrèrent sur leurs sites internet « Le Hezbollah menace d’envahir la Galilée ». L’Express, le Parisien et Le Point eurent le mérite – relatif – de garder ce titre en y ajoutant « en cas d’attaque israélienne ». Ce qui est quand même un peu plus honnête.

Dans la foulée de la réponse d’Hassan Nasrallah aux menaces d’Ehud Barak, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, vanta les mérites de l’armée israélienne et assura qu’elle était capable d’écraser le Hezbollah. Les titres des articles commentant ces déclarations ne furent pas « Le Premier ministre israélien réitère les menaces contre le Liban » mais « Netanyahu met en garde le Hezbollah », titre suivi d’un paragraphe rappelant que le Hezbollah avait menacé d’attaquer la Galilée, présentation et titre qu’on retrouve dans Le Figaro ou Le Point (avec une variante « Le Liban » remplaçant « Le Hezbollah »). Sur le même thème, on trouva des « Netanyahu rejette les menaces du Hezbollah libanais sur la Galilée », titre choisi par TF1 et de nombreux sites internet d’information.

La plupart de ces articles, mais pas tous, rappellent brièvement, dans le cœur de l’article, que les déclarations d’Hassan Nasrallah répondaient aux menaces d’Ehud Barak mais les titres laissent augurer du contraire.

Pour rappel, dans la presse écrite, il est courant que les articles soient écrits par les journalistes mais que ce soient les comités de rédaction ou les chefs de service qui choisissent les titres, d’où le fréquent décalage entre le contenu d’articles écrits par des prolétaires de la plume (50% des journalistes sont au chômage ou précaires) reflétant globalement la réalité des faits et des titres accrocheurs reflétant bien plus la « ligne » de l’équipe dirigeant le journal, ou les options des actionnaires, que la réalité décrite dans l’article.

Et comme dans le cas de la révolution tunisienne ou égyptienne, ces cercles restreints qui donnent à voir l’actualité au travers des choix de classement des informations, des titres ou des illustrations d’articles, estiment qu’il faut constamment rappeler que les agressions viennent du monde arabe et/ou musulman en direction de l’Occident (catégorie qui inclut Israël) et non l’inverse. Ce genre de titres valide et conforte les présupposés fréquents sur le droit « légitime » d’Israël, ou d’un autre pays occidental, à se défendre alors que, de toute évidence, il est l’agresseur. C’est parce qu’à longueur d’années ce type de titres fleurit qu’un Christophe Barbier ou un André Glucksmann purent, sans que cela remette en cause leur légitimité médiatique et leur omniprésence éditoriale, applaudir bruyamment l’écrasement de Gaza par les bombes israéliennes en janvier 2009, action qui fut qualifiée de crime contre l’humanité par le rapport Goldstone de l’ONU.



Mais ça, ça n’a pas d’importance, ce qu’il faut retenir de l’actualité c’est que le levantin est décidément fort menaçant. M’est avis que le grand « débat sur l’islam » souhaité par l’Elysée nous rappellera également que cette menace est à nos portes.

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mad 06/03/2011 20:45


Non, c'était juste pour ma culture personnelle :)


mad 05/03/2011 21:01


Je lis rarement la presse étrangère, mais c'est vraiment une spécificité française ?


CPPN 06/03/2011 01:58



Non. Pourquoi, j'en donnais l'impression ?


J'ai retrouvé les mêmes biais dans la presse britannique, US ou espagnole (ce sont les trois seules auxquelles je m'intéresse un peu).


Après, il y a peut-être quand même une spécificité française. Ainsi, quand John Mearsheimer et Stephen Walt, prof à Harvard et auteurs de "Le lobby
pro-israélien et la politique étrangère américaine", ont fait leur tournée promotionnelle sur leur bouquin, ils ont déclaré qu'on les avait prévenus que, s'ils allaient en Europe, le seul pays où
ils seraient accusés d'antisémitisme à cause de leur critique des réseaux d'influence israéliens, ce serait la France. Et ça n'a pas loupé.


Dans l'interview qu'ils avaient donné à Daniel Mermet dans Là bas si j'y suis sur France Inter (dont le premier volet est écoutable ici : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1613 ) ils avaient expliqué que, selon eux, il y avait une spécificité française, une
propension à dégainer plus vite que dans le reste de l'Europe l'accusation d'antisémitisme en cas de critique d'Israël.


Je n'ai pas d'éléments de vérification ou de comparaison, mais c'est ce qu'ils affirmaient.