C’est pas si dur d’être respectable (Première partie)

Publié le par CPPN

Il est beaucoup question de stratégie de « respectabilisation » du FN depuis l’arrivée de Marine Le Pen à sa tête et sa remise en cause des déclarations antisémites de son parti.

Ce débat médiatique occulte bien souvent le fait qu’on ne peut pas être respectable tout seul. Ce qui est respectable c’est un comportement qui ne heurte pas les principes communément admis par le reste de la société. C’est dans le regard de l’autre, ou plutôt des autres, qu’on devient respectable ou non. La respectabilité est quelque chose de subjectif et un comportement ou des idées respectables en un temps et un lieu ne le seront pas ailleurs ou dans un autre temps.

C’est pourquoi le débat autour du « brevet de respectabilité », que, d’après la plupart des éditorialistes, Marine Le Pen souhaiterait obtenir, m’agace.

Affiche électorale, il y a un an, d’un parti en quête de « respectabilité »

Dimanche dernier, Marine Le Pen aurait dû être interviewée dans l’émission politique de la radio communautaire juive Radio J. Elle y avait été invitée par le responsable du service politique, Frédéric Haziza, mais fut déprogrammée quelques jours avant par la direction de la radio suite à une vive polémique. Plusieurs organisations juives, dont l’UEJF (Union des Etudiants Juifs de France, proche du Parti socialiste), ont condamné cette invitation en déclarant que le FN était « structurellement antisémite ». Le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France) déclara, par la voix de son président, Richard Prasquier, que Radio J n’avait pas à fournir « un brevet de respectabilité » à la candidate du FN : « Dans la gestion politique de son programme, on comprend très bien l'intérêt qu'elle a à se faire obtenir un brevet de respectabilité en étant reçue par la communauté juive ». Frédéric Haziza déclara qu’il regrettait cette déprogrammation mais qu’il espérait pouvoir interviewer Marine Le Pen avant l’élection présidentielle. Interviewé jeudi 10 mars dans la matinale de France-Inter par la toujours sirupeuse Pascale Clark, il déclarait : « Jean-Marie Le Pen n’avait jamais été invité par Radio J. Aucun dirigeant du Front national n’avait été invité par Radio J. Mais Marine Le Pen a fait un certain nombre de déclarations laissant penser qu’elle remettait en cause l’héritage négationniste du Front national. » et qu’il souhaitait tester ces déclarations. Il déclarait qu’il ne savait pas si des juifs pouvaient voter pour Marine Le Pen, qu’il espérait que ce n’était pas le cas, mais qu’il observait sur des sites communautaires juifs ou dans les émissions de libre antenne des radios communautaires un discours « quasiment anti-arabe » qui le choquait. La volonté d’interviewer Marine Le Pen entrait donc dans une double logique : tester la sincérité du renoncement à l’antisémitisme de Marine Le Pen mais également interroger une candidate sur un autre type de discours stigmatisant une communauté, celui touchant la population arabe et/ou musulmane, ces dernières étant fréquemment vu comme un ensemble homogène, discours semblant de plus en plus séduire une partie de l’électorat juif.

J’ai tendance à penser qu’il est utile d’interviewer n’importe qui, qui qu’on soit, dès lors que l’interview peut offrir un éclairage nouveau sur un point, que l’on aime ou non la personne interviewée, qu’on la juge « respectable » ou non. Ce n’est pas le cas de nombreux animateurs ou journalistes qui s’enorgueillissent de ne donner la parole qu’aux gens « respectables » ou pour qui ils peuvent avoir « de l’empathie » (c’est-à-dire de la complaisance). Quand le seul talent d’un intervieweur est de passer les plats on comprend qu’il refuse de cirer les pompes de certaines personnes qu’ils n’apprécient vraiment pas ou envers qui marquer la déférence habituelle pourrait nuire à l’image médiatique de l’intervieweur. Frédéric Haziza, dans son interview sur France Inter, avait une position ambigüe. S’il déclarait qu’il aurait souhaité interviewer Marine Le Pen au nom du droit d’interviewer ou de « mettre sur le grill » n’importe qui, il se vantait qu’aucun dirigeant du FN n’ait été interviewé sur Radio J. Bref, il admettait, dans le même temps, qu’il ne fallait pas donner la parole à n’importe qui, catégorie à laquelle n’appartient visiblement plus Marine le Pen. Se faisant, il admettait implicitement que la nouvelle dirigeante du FN n’était pas comparable à son prédécesseur de père et à ses anciens acolytes. Mais est-ce le discours de Marine Le Pen qui a changé au point de devenir suffisamment « respectable » pour être interrogé, les critères de respectabilité de la communauté à laquelle s’adresse Radio J ou bien le climat intellectuel global banalise-t-il le discours du FN au point de le rendre « respectable » compte-tenu des normes actuelles ?

Depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du Front national, la question de la sincérité de la rupture de cette dernière avec l’antisémitisme paternel et sa stratégie de « respectabilisation » du FN sont largement débattus dans les médias mais la seconde partie de la réflexion de Frédéric Haziza sur la possible poussée de la xénophobie dans la communauté juive l’est beaucoup moins. A vrai dire, il est difficile d’estimer précisément si les juifs français connaissent un accroissement des sentiments xénophobes et si cette potentielle évolution diffère de celle du reste de la population française. A l’heure où j’écris ces lignes, rien ne me pousse à le penser. Je ne dispose pas d’éléments tangibles pour étayer mon hypothèse, mais je crois, bien qu’il ne s’agisse que d’un sentiment personnel, que les idées profondes de cette population, comme celle du reste de la population française dont je ne crois pas qu’elle diffère réellement, n’ont pas évolué en profondeur. Cependant, je pense que le climat intellectuel et idéologique actuel pousse les tenants des idées réactionnaires ou xénophobes à s’exprimer plus facilement tandis qu’elle incite les autres à se faire plus discret.

 

En revanche, il est aisément constatable que les organisations communautaires, qui assurent parler au nom des juifs français, connaissent une droitisation accélérée depuis une dizaine d’années. Et si la rupture, sincère ou non, de Marine Le Pen avec l’antisémitisme affiché par Jean-Marie Le Pen a été largement commentée et chroniquée, l’émergence d’une droite dure, pouvant être tentée par un rapprochement avec le FN ou partageant largement une partie de ses thématiques, aux commandes des organisations juives, phénomène qui n’est pas propre à la France, l’a été nettement moins. Pourtant, le développement d’une droite dure, ultra-sioniste, ayant pris le contrôle ou influençant des organisations communautaires encore jugées comme représentatives des juifs français, explique, en partie, la réorientation stratégique du FN. Ce virage à droite a offert un interlocuteur acceptable pour ce parti au sein d’une communauté qui lui était logiquement hostile ou, au minimum, a contribué à créer un climat intellectuel ou idéologique favorable à une part des thématiques anciennes de ce parti. Ces cercles sont, par ailleurs, très bien introduits dans la galaxie sarkozyste (qui multiplie également les gestes symboliques dans leur direction) et peuvent facilement servir de passerelles entre l’UMP et le FN si le flirt venait à se prolonger et à se conclure.

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Nicolas Sarkozy ne manqua pas de rappeler que la première visite à l’étranger qu’il fit en tant que président de l’UMP fut en Israël, en 2004, pour rencontrer Ariel Sharon.



Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, les partis d’extrême-droite ou de droite dure français et européens ont été confrontés à un choix tactique complexe qui ne se posait, jusque là, que de façon latente. Du fait de leurs alliances stratégiques, les pays européens étaient associés, plus ou moins étroitement selon les pays et les orientations de leurs gouvernants, à la « guerre au terrorisme » voulue par Washington, guerre dans laquelle Israël était partie prenante militairement et dont Tel-Aviv était, et est encore, l’une des principales propagandistes. On pourra objecter à cette analyse que les États-Unis n’ont pas voulu cette guerre et qu’elle leur a été imposée par les évènements. Ce serait oublier qu’il existait d’autres possibilités que l’option militaire (comme la coopération judiciaire, le développement du partenariat international contre les auteurs de tels crimes accompagné de tentatives de résolution de conflits locaux asymétriques pouvant déborder dans d’autres États) et que Washington et ses relais d’opinion ont tout fait, dans les semaines suivant les attentats, pour présenter ces attentats non comme un crime, dont le traitement appartenait logiquement aux polices et aux administrations judiciaires opérant dans le cadre du droit, mais comme un acte de guerre nécessitant une réponse militaire à l’étranger et ouvrant la voie à la création de juridictions et de lois d’exception dont les usages potentiels dépassent largement la lutte contre le terrorisme. Je reviendrai sans doute, dans un prochain post, sur la façon dont le débat sur les différentes options envisageables après les attentats de New-York et de Washington a été réduit à celui sur l’ampleur des attaques militaires à mener par les responsables états-uniens et comment il a été servilement repris par la presse mainstream dans la foulée du choc du 11-Septembre.

Les partis d’extrême-droite durent alors se positionner face à un dilemme : choisir le soutien à une alliance dans laquelle Israël, pays suscitant largement leur hostilité en raison d’un héritage antisémite ancien, occupait un rôle central mais où l’ennemi était un monde musulman largement honni, ou rejeter l’alliance avec les États-Unis et son allié israélien ce qui ne pouvait s’accompagner que par une remise en cause de la rhétorique faisant de tout musulman un ennemi potentiel, rhétorique collant pourtant bien avec les discours et slogans de ces partis.

Le Front national a adopté les deux stratégies successivement. Souhaitant élargir son électorat face à la saignée électorale qu’a occasionné la récupération par Nicolas Sarkozy d’une partie de ses thématiques, le parti d’extrême-droite a centré son discours sur le combat contre « le mondialisme », attaqué l’alliance de la France avec les États-Unis, dénoncé ses interventions militaires à l’étranger et adopté un discours très anti-israélien. Preuve de cette orientation, Alain Soral fut intégré au Comité central du FN sur demande personnelle de Jean-Marie Le Pen et, dans la foulée, Dieudonné se rapprocha du FN au point de faire de Jean-Marie Le Pen le parrain de sa fille. Des tentatives de rapprochement avec des mouvements politiques ou des personnalités connus pour leur dénonciation de l’impérialisme états-unien et d’Israël furent entreprises. A cette époque, la dénonciation traditionnelle du péril musulman déclina un peu dans les discours.

Cette stratégie ne fut qu’une parenthèse. Aujourd’hui, prenant un virage radical et provoquant le départ d’Alain Soral et de ses alliés en 2009, le FN joue la carte de la défense du monde occidental contre « l’islamisme » - censé se cacher dans chaque musulman et/ou immigré - et opère, sur ce thème, un rapprochement avec la droite sioniste la plus dure, stratégie nécessitant un reniement des propos antisémites d’un passé pourtant pas si lointain. Avant Marine Le Pen, son père avait fait une tentative de rapprochement avec la droite israélienne la plus dure en louant la politique d’Ariel Sharon lors de la campagne électorale de 2002, mais cette stratégie avait été rapidement mise entre parenthèse. Cette réorientation a été vue très positivement par les milieux de droite dure néolibérale, atlantiste et sioniste et a reçu un accueil intéressé par les membres des associations communautaires juives ou des associations sionistes appartenant à cette mouvance ou s’en étant rapproché. Car, depuis la fin des années 90, de nombreuses personnalités politiques, médiatiques ou intellectuelles qui, par haine de l’antisémitisme et par soutien à Israël, s’étaient illustrées dans la lutte contre le FN, et qui dénonçaient toutes ses positions au nom de leur inscription dans un grand front antiraciste, ont repris à leur compte une part de sa vulgate antimusulmane et/ou anti-arabe. Cette évolution a pris corps au fur et à mesure qu’Israël développait cette rhétorique pour faire porter aux seuls Palestiniens la responsabilité de la fin de l’espoir qu’avait engendré les accords d’Oslo et le haut niveau de violence dans les territoires occupés. En raison de la vieille tradition d’antisémitisme et de propos négationnistes des dirigeants du FN, aucune alliance entre ces cercles et ce parti n’était possible. Dès lors que Marine Le Pen renonce à l’antisémitisme de son parti et abandonne le négationnisme, un rapprochement est envisageable. D’ailleurs, quand ces cercles évoquent l’évolution du FN, seule le sujet de la sincérité du renoncement à l’antisémitisme est évoqué, certains y croyant, d’autres non.

Dans leur livre « Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine » (écrit en 2007 et publié en français en 2009 par les éditions La Découverte), les professeurs d’Harvard John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt ont étudié comment, à partir de la guerre des Six jours et avec une accélération dans les années 80, les organisations juives états-uniennes ont connu une droitisation accélérée alors que les études électorales démontraient que la population juive états-unienne continuait de voter nettement plus à gauche que le reste de la population. Les deux auteurs, qui malgré leurs régulières déclarations d’amour à Israël et leurs condamnations constantes de l’antisémitisme furent taxés d’antisémites par leurs adversaires, attribuaient ce virage à droite à différents facteurs convergents : la stratégie du Likoud, lorsque Yitzhak Shamir était Premier ministre, pour ancrer les organisations juives états-uniennes à lui, l’action de riches bailleurs de fonds réactionnaires ou encore la multiplications de toutes petites organisations juives de droite qui pesèrent dans les nominations dans les instances collégiales des organisations communautaires juives où chaque association a une voix, indépendamment du nombre de ses adhérents. Les deux auteurs observaient également que ces associations, qui vivent de dons, collectaient nettement plus de fonds lorsqu’elles insistaient sur le développement de l’antisémitisme et maintenaient sous tension la population juive états-unienne, d’où une tentation d’hypertrophier les menaces extérieures et le développement d’un « nouvel antisémitisme » imputé aux populations musulmanes.

A ces raisons internes à la communauté juive US se greffe un contexte particulier avec l’émergence puis l’affirmation, dans le monde politique états-unien, à l’époque du déclin du monde soviétique puis de son éclatement, d’une mouvance politique considérant que la suprématie états-unienne était « un bienfait à la fois pour l’Amérique et pour le monde » (site internet du Project for a New American Century, organisation qui fédéra dans ses appels et pétitions les néoconservateurs républicains mais aussi démocrates). Ce courant est fondamentalement attaché à Israël, perçu comme un allié central voire un avant-poste, et croit que la force militaire est un bon moyen de changer le monde pour développer une Pax americana, ce qui l’a amené à se rapprocher, depuis sa naissance à la fin des années 70, de la droite israélienne la plus dure et de ses relais aux États-Unis, ce qui favorisa également ces derniers au détriment des organisations juives pacifistes et marquées à gauche qui ne disposaient pas de soutiens aussi forts dans les cercles gouvernementaux.

 

A ma connaissance, aucune étude comparable au travail de Mearsheimer et Walt n’a été réalisée sur l’évolution des organisations juives françaises. Mais ces dernières ont connu également une évolution de plus en plus réactionnaire et on peut penser que les raisons de l’évolution des organisations juives états-uniennes doivent avoir connu un écho en France. De surcroît, les liens des associations juives françaises avec leurs homologues états-uniennes sont nombreux, ce qui a pu encourager ou faciliter les évolutions parallèles. A titre d’exemple, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) entretient de nombreuses relations avec l’American Jewish Committee (AJC), créateur de la revue Commentary, revue née à gauche et qui fut, dans le courant des années 70, le terreau où naquit intellectuellement la droite néoconservatrice. L’AJC connut la même évolution et le CRIF, qui dans sa forme actuelle n’a plus grand-chose à voir avec l’association qu’elle était dans les années 80, sous la présidence de Théo Klein, a évolué de la même façon avec 15 ans de retard. Ainsi, on se souvient que, bien que le CRIF continue de trouver que la présence de Marine Le Pen sur Radio J n’est pas souhaitable, son ancien président Roger Cukierman, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2002 qui avait vu Jean-Marie Le Pen accéder au second tour, avait déclaré, selon le journal israélien Ha’aretz qu’il espérait que ce score : « servirait à réduire l'antisémitisme musulman et le comportement anti-israélien, parce que son score est un message aux musulmans leur indiquant de se tenir tranquilles. ». Richard Prasquier, son successeur, qui fit beaucoup parler de lui lors de l’annulation de la conférence sur la criminalisation de la campagne BDS à laquelle devait participer Stéphane Hessel à Normale Sup’, était également son ancien conseiller en communication. Il a comme vice-président au CRIF, Meyer Habib, qui se présente comme un conseiller de Benyamin Netanyahu et qui est souvent présenté comme un de ses amis. En décembre 2009, une organisation juive très marquées à droite, l’Union des Patrons et des Professionnels Juifs de France (UPJF), qui avait appelé à voter Sarkozy en 2007, remit, en présence de Richard Prasquier, son « prix de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme » à Brice Hortefeux, alors ministre de l’Intérieur, quelques mois à peine après sa désormais fameuse phrase sur « les Auvergnats », phrase pour laquelle il fut condamné pour injure raciale. Richard Prasquier assistait à cette réunion et le ministre lui rendit hommage.

 

 Lors des dernières élections du CRIF, le candidat le mieux élu dans les instances fut l’avocat Gilles-William Goldnadel, président de l’ultrasioniste Association France-Israël, que j’avais déjà évoqué dans un paragraphe annexe de mon précédent billet, et d’Avocats sans frontières, une association qui multiplie les attaques pour antisémitisme contre toute critique d’Israël, que celle-ci soit fondée sur l’antisémitisme ou non. Parmi ses cibles, on compte, notamment, le producteur de France-Inter, Daniel Mermet, procès perdu par l’avocat. Lors de ces mêmes élections, des figures plus marquées à gauche furent battues ou très mal élues. Parmi les personnalités mal élus, on trouvait le conseiller de Paris et ancien président de l’UEJF, Patrick Klugman. Il déclara : « J’ai toujours trouvé que le Crif était un endroit délicieux, où tout le monde avait sa place (…). Ce pluralisme est menacé aujourd’hui. Par exemple, les juifs qui ont un rapport de distance avec Israël et qui ne vont pas non plus à la synagogue ne sont plus représentés ». Prasquier minimisa cette déclaration en estimant que les personnes élus se connaissaient bien et avaient l’habitude de travailler ensemble (« Virage à droite chez les juifs de France », JDD, 30 janvier 2010). On pourra remarquer, avec Richard Prasquier, qu’effectivement, l’UEJF, à l’époque où Patrick Klugman en était le président, s’était associée à la plainte de Goldnadel contre Daniel Mermet, et qu’il est difficile d’inclure Klugman dans la catégorie des « juifs ayant un rapport de distance avec Israël ».

Gilles-William Goldnadel, éditorialiste sur Radio J en plus de ses autres activités, n’adhère pas à l’ostracisme que le CRIF fait peser – pour combien de temps ? - sur Marine Le Pen puisqu’il l’a invité à se rendre en Israël avec lui et a dénoncé, suite à l’annulation de l’interview de Marine Le Pen une « bridage de la pensée, un manque de liberté d'expression, un déni de démocratie ». Mes convictions personnelles en matière de liberté d’expression me font également regretter cette annulation. Mais compte-tenu du parcours de Gilles-William Goldnadel, qui s’est battu en tant qu’avocat pour criminaliser la critique d’Israël ou contraindre les adversaires de la politique de cet État au silence alors qu’il défendait la journaliste Oriana Fallaci (qui dans son livre « la Rage et l’orgueil  » déclarait « il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût ») et aujourd’hui Marine Le Pen, on peut penser que c’est moins la liberté d’expression dans son ensemble qu’il défend que la liberté d’expression des opinions d’extrême-droite.

Dans une interview à Valeurs actuelles, le 17 mars 2011, il précisa sa pensée concernant Marine Le Pen : « On ne peut pas traiter la fille exactement comme le père, à moins de ne souhaiter aucune évolution du Front national. ». Une évolution oui, mais sur quels points de programme ?

Goldnadel est l’auteur d’un ouvrage récent, « Réflexion sur la question blanche » (Jean-Claude Gawsewitch, 2011), essai médiocre en bonne partie composé de récupérations de tribunes et articles écrits ailleurs et de souvenirs personnels de son enfance, soigneusement sélectionnés pour étayer la thèse principale du livre. Pour résumer (car le livre traite brièvement de beaucoup de questions), dans ce livre, Goldnadel entend démontrer (en fait, il martèle mais démontre peu) que l’Europe a connu un traumatisme en prenant conscience, dans les années 60, avec du retard, de l’horreur que fut le génocide des juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale et que ce traumatisme a convaincu une large part des Européens que la police, l’armée, l’État-nation et le monde « blanc » était fondamentalement mauvais. Ce traumatisme aurait amené une large part des Européens, que Goldnadel estime dominante dans l’espace public et politique, à minimiser les crimes des autres peuples et à juger négativement toute population « blanche » ou « occidentale », à plus forte raison si cette population entend défendre son droit à disposer d’un État contre une population considérée comme « non-blanche ». Bien évidemment, Goldnadel pense à Israël sur ce dernier point. Bref, d’après l’auteur, aujourd’hui, Israël serait dans l’imaginaire collectif européen, la quintessence de la nocivité occidentale fantasmée et les juifs, après avoir été dénoncés par l’antisémitisme traditionnel comme étrangers au monde occidental, seraient désormais détestés pour représenter l’incarnation des défauts de l’Occident. Pour étayer son propos, Goldnadel cite abondamment l’historienne sioniste Bat Ye’or, promotrice du concept d’« Eurabie » la supposée intégration progressive de l’Europe par le monde arabe compte tenu de l’immigration, d’un taux de fécondité arabe plus élevé et de la trahison des élites européennes. Goldnadel appelle à un sursaut occidental et à une réhabilitation de l’armée, de la police, des politiques migratoires répressives et à une re-légitimation du monde occidental. Dans son livre, il estime qu’il faut réévaluer les sanctions contre la délinquance financière (trop dure, selon lui) et contre les autres types de délinquance (trop laxiste selon lui). Il déclare que ceux qui souhaitent le contraire militent en réalité pour une justice qui s’attaquerait prioritairement aux « blancs » (vus comme majoritaires dans la délinquance financière) et épargneraient les « non-blancs » (vus comme majoritaires dans les autres types de délinquance) et militeraient en réalité pour une « justice de race » qui épargneraient les « non-blancs ». Il milite pour une re-légitimation du concept de « race », comme Eric Zemmour et condamne les penseurs et auteurs qui rappellent qu’il n’existe pas de races humaines différentes mais des phénotypes différents. Evidemment, comme Eric Zemmour et beaucoup d’autres penseurs réactionnaires qui ont leur rond de serviette dans la plupart des émissions de bavardage de l’audiovisuel, il se présente comme un rebelle à la pensée dominante affrontant une masse dominée par la « bien-pensance » et qui refuse de voir le développement d’un « racisme anti-blanc ». Il observe cependant avec satisfaction que le 11-Septembre a marqué un « retour au sens des réalités », trop fragile selon lui. On objectera quand même que ce rebelle isolé autoproclamé a été largement reçu sur les plateaux de télé et de radio pour parler de son livre, a reçu des critiques élogieuses dans L’Express et d’Alexandre Adler (co-auteur de son ouvrage précédent) dans le Figaro et qu’il a été décoré par Nicolas Sarkozy de l’Ordre national du mérite en février dernier dans une cérémonie où Richard Prasquier était aux premières loges. On a connu des « dissidents » moins bien traités.

 

Avec de telles idées, on comprend effectivement que l’antisémitisme est le dernier obstacle à un rapprochement avec le Front national et on peut penser que « l’évolution » souhaitée pour le FN ne concerne quasiment que ce point de l’idéologie frontiste.

 

(À suivre)

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