Non seulement c’est pas nous mais en plus c’est pas grave

Publié le par CPPN

Suite à l’arrestation de DSK à New York, une ligne de défense courante de ses partisans et amis a été : il est innocent et de toute façon ce qu’on lui reproche n’est pas aussi grave qu’on veut bien le dire. Cette ligne de défense – pourtant boiteuse tant elle prépare ostensiblement les excuses à venir au cas où la culpabilité serait établie – est assez courante et son usage dépasse largement la situation (les situations) de Dominique Strauss-Kahn. Elle a trouvé une place de choix récemment en Une du Monde à propos du recours systématique aux mêmes personnalités médiatiques dans les émissions dite de « débat », émissions appelées à se multiplier à l’approche de la présidentielle française. 

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Le Monde daté du Lundi 6-7 novembre a publié en Une et dans son supplément « Télévision » un article intitulé : «  Le cumul des mandats dans les médias fausse t-il le débat ? » . Le moins que l’on puisse dire à sa lecture c’est que son auteur, Daniel Psenny, préposé aux pages Médias (et – à ce titre - à la critique des critiques des médias) du Monde, n’a pas dû être harassé par son travail sur l’article (ou alors il fatigue vite) qui présente une version soft, people et très peu mordante du petit cénacle des éditocrates.

 

Dans son texte, le journaliste pointe un certain nombre de « cumulards » bien connus et s’interroge (rapidement) sur l’impact de la monopolisation de la parole « légitime » par quelques figures médiatiques.

Les personnalités citées sont :

-        Joseph Macé-Scaron (Marianne, Le Magazine Littéraire, RTL, etc.)

-        Alain Duhamel (RTL, Libération, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, etc.)

-        Christophe Barbier (L’Express, i-Télé, France 5, etc.)

-        Eric Zemmour (RTL, Le Figaro, Paris Première, etc.)

-        Yves Calvi (France 2, France 5, RTL, etc.)

-        Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur, France 5, etc.)

-        Jean-Michel Apathie (Canal +, RTL, etc.)

 

Le Monde aurait évidemment pu en choisir d’autres parmi la trentaine de chroniqueurs et d’éditorialistes multicartes qui se partagent le temps de parole dans les émissions de bavardage. Mais il faut admettre que le choix des individus n’est pas scandaleux non plus, tant ils incarnent bien l’ubiquité médiatique d’un petit cénacle de chroniqueurs et/ou responsables de rédaction.

Cependant, quand je vois cette liste, je remarque quelque chose.

Quelque chose qui manque.

A voir ce recensement, les « cumulards » ça n’existe pas au Monde. Ca n’a même que très rarement existé chez eux (et c’était il y a longtemps, et on ne s’en souvient plus) puisque, parmi les « cumulards » cités, seul Alain Duhamel a travaillé au Monde (il y a près de 20 ans). Pourtant, à cette liste, il aurait été possible d’adjoindre des chroniqueurs actuels du quotidien vespéral.

Un exemple.

 

Au hasard.

 

 Caroline Fourest (oui, bon, je sais ! Mais ça vous aurait déçu si je ne l’avais pas citée une fois de plus).

 

Outre sa chronique et son émission sur France-Inter, sa chronique dans Le Monde et ses invitations régulières au 13 h 15 ou sur Mots croisés de France 2 et au Grand journal de Canal + (ou elle croise fréquemment des « cumulards » cités dans l’article), la simple évocation d’une affaire où est évoqué le « péril islamiste » lui permet d’augmenter sa présence médiatique. Ainsi, après l’incendie des locaux de Charlie Hebdo, attribué par les médias et de nombreux hommes politiques – avant la fin de l’enquête de police – à des intégristes musulmans, elle a été invitée à s’exprimer (au moins) dans un reportage du 19-20 de France 3 (le 2 novembre) ou sur le plateau de Ca débat sur LCI (le 3 novembre).

On aurait également pu citer Bernard Henri Lévy, éditorialiste associé au Monde et membre de son conseil de surveillance, chroniqueur au Point (dont les éditoriaux sont repris en espagnol par El Pais, en italien dans le Corriere della Sera et en anglais dans le Huffington Post), actionnaire de Libération, président du Conseil de surveillance d’Arte et auquel il sera difficile d’échapper partout avec la sortie de son dernier livre « La guerre sans l’aimer ». Libération lui a ainsi déjà accordé une grande interview dans son édition du lundi 7 novembre, tout comme Ouest France, et Alexandre Adler a déjà acclamé l’ouvrage dans sa chronique du Figaro.

Sans remonter à la haute antiquité, on pourrait rappeler que, lorsqu’ils dirigeaient le quotidien du soir, Edwy Plenel et Jean-Marie Colombani disposaient tout deux d’émissions sur LCI (entre autres) et étaient invités régulièrement sur les plateaux de télé et de radio.

 

En lisant l’article de Daniel Psenny, on se demande bien les raisons d’une telle pudeur dans l’évocation des cumulards du Monde. En effet, l’auteur livre une analyse peu poussée des mécanismes permettant à un groupe d’éditorialistes d’être omniprésents et, finalement, voit assez peu de problèmes à cette situation. Les critiques virulents de ces personnalités médiatiques sont assimilés au seul Jean-Luc Mélenchon : « qui méprise les journalistes, quand il ne les agresse pas » ( et qui mange leur foie avec des fèves au beurre et un excellent chianti). A l’opposé, l’auteur cite comme critique raisonnable, l’universitaire (et scénariste et réalisateur pour la télévision) François Jost qui se contente (dans les brèves citations que lui consacre l’article en tout cas) d’estimer que le temps d’exposition médiatique étendu de ces « cumulards » ne leur permet sans doute pas de travailler les dossiers sur lesquels ils s’expriment et qu’ils ne sont, en gros, que des artistes de cirque médiatiques dont personne n’écoute réellement les opinions. Daniel Psenny semble s’associer à ce constat. Pour lui c’est le temps passé à cabotiner dans les médias qui explique les « dérapages » : les propos racistes d’Eric Zemmour et le plagiat «  intertextuel » de Joseph Macé-Scaron. Ces critiques, assez innocentes ou trop ciblées sur des individus pour avoir une réelle portée d’ensemble, sont encadrées par une citation d’Alain Duhamel assurant que « Notre plus grand censeur est l'audience et notre compétence » et une interview de Michèle Cotta absolvant ses confrères : « Je suis contre le cumul des mandats en politique. (…) Pour les journalistes, ce n'est pas la même chose car ce ne sont pas des élus. Ils sont tributaires de leur talent et de la loi de l'offre et de la demande des médias audiovisuels. ». Les cas PPDA ou Alexandre Adler devraient rappeler que les manquements déontologiques ou le fait de raconter des absurdités ne nuisent pas à la pérennité professionnelle dans les médias mais Daniel Psenny (sans doute distrait) oublie de le rappeler. Bref, si péché il y a (et on peut en douter), il est véniel et il faut vraiment être un Mélenchoniste enragé pour y trouver réellement à redire.

 

Conclusion : pour répondre à la question posée par le titre de l’article : Non, l’existence de « cumulards » trustant les plateaux ne fausse pas « le débat » puisqu’ils sont peu écoutés et qu’ils peuvent facilement disparaître si «le talent » ou « la compétence » ne sont plus au rendez-vous. Quant au manque de pluralisme dans les opinions présentées dans les médias, on se contentera d’une citation d’Alain Duhamel : « la pensée unique est un mythe absolu » et d’une autre de Michèle Cotta : « Il existe désormais suffisamment de chaînes et de supports pour que tous les points de vue puissent s'exprimer. ». On pourrait rappeler à ces médiacrates bien installés qu’une déclaration sur un site internet d’information ou sur une télévision grand public n’ont ni la même audience, ni le même impact, mais la quasi-absence de certaines positions politiques des médias grands publics n'est probablement que la conséquence du manque de talent et de compétences de leurs porte-paroles.

Jean-Michel Apathie a peu apprécié l’article du Monde et, se sentant mis en cause, a réagi vivement  sur son blog, hébergé par RTL, qualifiant l’article de « torchon ». Pourtant, ce reportage ressemblait davantage à une soupape de sécurité, une façon de désamorcer les critiques contre les éditorialistes multicartes (tout en couvrant les arrières du quotidien dit « de référence ») qu’à une réelle mise en cause. Il est vrai que l’article pointait surtout des personnes travaillant sur RTL, ce qui avait tout lieu de froisser le toujours suffisant éditorialiste basque qui, en toute modestie, déclarait, dans une citation reprise dans l’article du Monde : « Il y a une grande jalousie dans ce pays et cela devient malsain, (…) Mélenchon et quelques autres nous désignent à la vindicte populaire mais nous sommes, en fait, des boucs émissaires. ». Je plaide coupable. En fait, moi aussi, comme tout le monde, je jalouse Jean-Michel Apathie et je voudrais être lui, ne serait-ce que pour avoir la chance de côtoyer quotidiennement  la brillante Ariane Massenet.  (oui, j’affiche mes fantasmes sur ce blog, j’ai perdu toute pudeur)

 

Mais là où l’article passe complètement à côté de son sujet, c’est qu’il occulte totalement le fait que ces « cumulards » désignés défendent peu ou prou les mêmes idées (à l’exception d’un Zemmour qui se démarque par son nationalisme et ses positions réactionnaires plus marquées) et que la plupart se côtoient en dehors de leurs apparitions médiatiques. Le regretté magazine Le Plan B avait recensé les nombreuses références à des diners partagés entre eux (mais aussi avec des hommes politiques ou des hommes d’affaires en vue, dont notamment un grand nombre de propriétaires de médias) dans les livres commis par des figures de l’éditocratie ; une compilation éclairante. Daniel Psenny aurait pu comparer les positions des uns et des autres sur un certain nombre de sujets politiques, observer que ces « cumulards » ont des parcours sociaux et éducatifs proches, qu’ils se fréquentent entre eux, qu’ils se sont souvent cooptés entre eux dans des associations, des cercles mondains ou des jurys de prix littéraires (qu’ils s’accordent parfois entre eux également). Les invitations croisées dans leurs émissions ou journaux et les acclamations bruyantes des ouvrages ou articles des uns et des autres sont également monnaies courantes. Bref, l’auteur aurait pu rappeler que les « cumulards » forment un groupe social globalement unifié partageant des références culturelles et des intérêts de classe en commun. De même, il est logiquement difficile d’être engagé par plusieurs médias appartenant à des groupes industriels différents si les idées qu’on défend vont à l’encontre de leurs intérêts économiques. Face à la dette de la France, qui, parmi les omniprésents éditorialistes multicartes, demande prioritairement la suppression des niches fiscales dont jouissent les grandes entreprises ou une lutte contre « l’optimisation fiscale » passant par les paradis fiscaux ? L’usage est plutôt de demander une baisse des dépenses de l’État (surtout les dépenses sociales).

 

Alors que la présidentielle se prépare, les émissions de débat vont se multiplier, permettant à ceux qu’Alain Minc appelait « le cercle de la raison » d’accroître leur exposition médiatique et d’orienter, par leurs prises de position globalement unifiées, les termes du débat politique, le cadenassant efficacement. De ce problème, auquel participe Le Monde, pourtant largement illustré par les campagnes électorales passées, l’article ne dit pas un mot, illustrant une fois de plus que la critique des médias mainstream ne passe pas par les médias mainstream. 

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Sylvie Clairet 14/11/2011 10:38


Bonjour "CPPN"

Tu t'était plaint (pour faire court) de ton incapacité à réagir plus vite qu'Acrimed sur certains sujets dans ton billet de relance du blog en septembre ("Contrairement aux apparences..."). Cette
fois ci, c'est toi qui les "bat". L'association traite du même sujet que toi dans cette note aujourd'hui :

http://www.acrimed.org/article3714.html

Vous racontez à peu près la même chose, ce qui n'est pas étonnant puisque tes vues et celles de l'association convergent.