Bancocratie (Première partie)

Publié le par CPPN

Mario Draghi (président de la Banque centrale européenne), Mario Monti (président du Conseil italien), Lucas Papademos (Premier ministre grec), Petros Christodoulos (directeur de l’Agence grecque de gestion de la dette publique) et bien d’autres dirigeants ou conseillers politiques actuels ont un point commun : ils ont travaillé pour ou en collaboration étroite avec la banque US Goldman Sachs. Mario Draghi a été vice-président de la branche européenne de la banque d'affaires de 2002 à 2005, au moment même où la banque a aidé l’État grec à maquiller ses comptes. Ces pratiques n’ont pas commencé avec l’arrivée de Mario Draghi et elles étaient déjà de mise à l’époque où Lucas Papadémos était gouverneur de la Banque centrale grecque (1994-2002), truquant les comptes main dans la main avec Goldman Sachs. Actuellement, cette dette est gérée par Petros Christodoulos, ancien trader de Goldman Sachs. De son côté, Mario Monti a été International Advisor de Goldman Sachs de 2005 à 2010.

 

Titre-Bancocratie-site.PNG

Ce point commun professionnel a suscité un certain nombre d’articles (sans multiplier les Unes non plus) à la tonalité globalement hostile à l’influence de la Banque US («  Goldman Sachs, le trait d'union entre Mario Draghi, Mario Monti et Lucas Papadémos » et «  La « franc-maçonnerie » européenne de Goldman Sachs », deux articles de Marc Roche publiés dans Le Monde respectivement les 15 et 16 novembre 2011, ou «  La pieuvre Goldman Sachs » par Sophie Fay, Le Nouvel Observateur, 18 novembre 2011). Toutefois, ces articles furent beaucoup moins nombreux que ceux se réjouissant, banalisant ou acceptant comme une fatalité le recours aux gouvernements de « techniciens » pour faire face à la crise.

Les arguments de ces derniers articles vont souvent dans le même sens : face à une crise financière et un affolement des marchés, il est indispensable de placer aux commandes des dirigeants susceptibles de les rassurer, aux compétences techniques reconnues pour agir là où les dirigeants élus, par démagogie, ont été incapables de prendre les mesures qui s’imposaient. Le storytelling entourant ces nominations se rapproche souvent du mythe de  Cincinnatus : le dirigeant retraité, qui a fait ses preuves et que la nation sort de sa retraite en période de crise, aucun dirigeant actuel n’étant prêt à surmonter les difficultés du moment.

Et pourquoi ne pas considérer, en effet, que face à une crise de la dette, il soit avant tout nécessaire de mettre aux commandes des spécialistes de la finance qui ont dû travailler sur la question au sein d’institutions financières ?

Evidemment, poser la question en ces termes, c’est déjà donner la réponse.

A lire nos éditocrates ou à entendre nos dirigeants, l’affaire semble entendue : les États européens souffrent d’un grave problème de dette liée à des dépenses excessives, cette gabegie est directement liée à la démagogie des gouvernants passés (surtout ceux de gauche), il est important d’éviter la faillite des États en réduisant les dépenses publiques et, pour y parvenir, mieux vaut confier cette mission à des spécialistes, des experts qui connaissent les mécanismes de la finance car ils sont issus du monde de la Banque ou des institutions financières.

C’est à cette petite musique que nous acclimate nombre d’éditorialistes et de titres de presse. Pour cela, on assiste à l’usage immodéré de l’adjectif « vertueux » pour désigner les budgets coupant dans les dépenses sociales et la dénonciation des gouvernements « cigales ». Ces expressions assimilent les dépenses à un vice et plaide implicitement pour une baisse du budget de l’État là où une augmentation des recettes pourrait être également envisagée. Le choix des mots n’est pas innocent, à commencer par l’expression « crise de la dette », terme qui décontextualise les problèmes actuels et concentre l’attention sur le dernier symptôme en date d’une crise plus profonde.

« Crise de la dette », cette dénomination qui fait florès se concentre sur un seul aspect de la crise économique que nous connaissons actuellement - la dette des États – et occulte toutes les autres dimensions de la crise actuelle.

Depuis le début des années 80, avec la victoire idéologique des théories monétaristes et néolibérales dans le monde politique occidental, la part des salaires dans les PIB des États occidentaux n’a cessé de décroître. Au nom d’une lutte contre le chômage qui ne pourrait passer que par la diminution des rémunérations, les salaires ont été gelés ou leur croissance diminuée. Cela a évidemment nuit à la consommation. Le soutien de la demande est donc passé par un développement du crédit qui s’est étendu à des classes de la population qui n’étaient pas en mesure de rembourser mais auxquelles les banques ont malgré tout prêté de l’argent en facturant des taux d’intérêt majorés. Ce sont les fameuses subprimes, expression qui n’est que la façon moderne et technique pour désigner des taux usuraires. Dans le même temps, la dérégulation financière et le tassement de la consommation ont rendu nettement plus intéressant pour les grandes fortunes de placer de l’argent sur les marchés financiers plutôt que de réaliser des investissements productifs. La finance a donc pris le pas sur l’économie réelle.

Les prêts « subprimes » étaient adossés à des hypothèques qui n’étaient portées que par une bulle immobilière : les plus pauvres pouvaient emprunter en mettant en gage des habitations dont la valeur progressait rapidement ce qui les « enrichissait » d’un point de vue comptable et leur permettait d’emprunter davantage. Si jamais les emprunteurs ne pouvaient plus payer, la saisie des biens immobiliers par la banque permettait à cette dernière de se rembourser. Quand la bulle immobilière a éclaté et que les prix surévalués des habitations gagées sont descendus en flèche, les remboursements devinrent impossibles et de nombreuses familles se retrouvèrent dans la misère avec des maisons saisies qui ne suffisaient pas à rembourser les prêts engagés. Dans le même temps, ces emprunts, par la magie de la tritrisation boursière, étaient devenus des produits financiers commercialisables et prisés car les prêts aux plus pauvres étaient considérés comme individuellement peu fiables mais collectivement sûrs (le postulat était que les banques pourraient récupérer la majeure partie des emprunts et des intérêts élevés, par les remboursements ou les saisies). Les banques qui avaient joué aux apprentis sorciers ne purent pas retrouver les sommes engagées et les produits financiers qui en étaient issus se révélèrent ne plus rien valoir. Leur écoulement sur les marchés financiers emporta dans la crise l’intégralité du système financier mondial, y compris les banques qui n’avaient pas utilisé la technique des subprimes. Les États ont alors renfloué le système bancaire aggravant leurs déficits et leur dette vis-à-vis de ce même système financier qu’ils étaient en train de sauver. Ces États opéraient ce refinancement tout en restant exposés aux problèmes antérieurs : la baisse de la consommation liée au manque de revenus des ménages, la baisse des investissements liée au manque de débouchés économiques, ce à quoi s’ajoutait la difficulté pour les PME et les ménages d’obtenir des prêts de la part du système bancaire devenu frileux. Et qui dit crise de la consommation et des investissements, dit baisse des rentrées fiscales et spirale récessive.

Obligés (en raison de réglementations qu’ils ont mis eux-mêmes en place) d’emprunter sur les marchés financiers, les États sont soumis aux agences de notation qui jaugent (souvent bizarrement) leur capacité à emprunter et dont les jugements influent sur le taux d’intérêt des États. A ce titre, les États ont donc bien un problème de dette et la crise mérite bien le nom de « crise de la dette ». Mais ne la désigner qu’ainsi occulte le contexte plus large ayant vu naître cette crise qui est née, avant tout, de la dérégulation des marchés financiers, de la financiarisation de l’économie et de l’application, malgré les alternances politiques, de préceptes économiques qui démontrent aujourd’hui de façon fracassante leur inefficacité.

Si on observe la crise économique sur le temps court, confier des responsabilités croissantes (voire le réel pouvoir exécutif comme en Grèce ou en Italie) à des personnalités issues des milieux financiers afin de « rassurer les marchés » et diminuer les taux d’intérêt peut paraître pertinent. Si on observe la crise sur le temps long, on ne peut que se désoler de la poursuite d’une fuite en avant qui consiste à donner le pouvoir à ceux qui, collectivement, ont causé cette situation économique. Bref, on peut s’interroger de l’intérêt pour les peuples d’avoir à la tête des gouvernements des personnalités dont on sait qu’elles s’efforceront, coûte que coûte, de ne pas sortir du cadre économique actuel.

L’attention portée par une partie de la presse à l’ascension au pouvoir de personnalités ayant travaillé pour Goldman Sachs ou ayant collaboré étroitement avec la banque US, pour légitime qu’elle soit, ne se concentre que sur une partie de la situation actuelle : un grand nombre de dirigeants politiques et de conseillers influents sont passés par le secteur financier privé et/ou aspirent à y (re)travailler plus tard. Dans le même temps, un grand nombre de dirigeants de grandes banques ou d’institutions financières sont passés par la haute fonction publique ou le monde politique et ont su capitaliser sur les connaissances acquises dans ce cadre et sur leur carnet d’adresse politique pour faire carrière dans la finance privée. Actuellement, la plupart des dirigeants politiques susceptibles d’arriver aux affaires sont socialisés dans un milieu lié directement au monde de la finance (quand ils n’ont pas directement des intérêts économiques partagés avec ce milieu) ce qui complique ou rend quasiment impossible une évolution du système économique au détriment de ce secteur.

Ainsi, l’actuel secrétaire au Trésor US, Thimothy Geithner a commencé sa carrière professionnelle au sein de Kissinger Associates, le cabinet au sein duquel l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger met son carnet d’adresse politique au profit des grandes sociétés US, principalement financières. Suite à cela, Geithner est devenu successivement le bras-droit et protégé des deux secrétaires au Trésor de Bill Clinton : Robert Rubin (qui devint par la suite président du géant bancaire Citigroup) et Lawrence Summers (qui devint ensuite directeur du fond d’investissement D. E. Shaw & Co). A leur côté, Geithner participa à la dérégulation financière et notamment, en 1999, à l’abrogation du Glass-Steagall Act qui déclarait, depuis 1933, incompatibles les métiers de banque de dépôt et de banque d’investissement, ce qui permit la fusion de Citicorp avec Travelers Group pour former Citigroup dont Robert Rubin pris la direction (on n’est jamais mieux servi que par soi-même). Aujourd’hui Rubin et Summers conseille Barack Obama sur sa politique économique. Thimothy Geithner a succédé au secrétaire au Trésor de George W. Bush, Henry Paulson qui était passé directement du poste de PDG de Goldman Sachs à l’administration Bush en 2006.

 

 Bancorcatie-illustration-2.png

Barack Obama avec son équipe économique en 2008 (de gauche à droite, Timothy Geithner, Christina Romer, Barack Obama, Lawrence Summers, Melody Barnes, Robert Rubin)

 

(Ajout du 2 janvier 2012) Un petit schéma décrivant les personnalités US ayant occupé à la fois des hautes fonctions chez Goldman Sachs avant ou après avoir occupé un poste politique important.

Au Royaume-Uni, Tony Blair, dont la City n’a pas eu à se plaindre de la politique, est devenu conseiller de la banque américaine JP Morgan Chase en 2008, moins d’un an après avoir quitté Downing Street. Passer dans le privé, et notamment dans le secteur bancaire, après avoir occupé de hautes fonctions politiques est courant dans le monde politique britannique.

La France n’est évidemment pas immunisée à ce type de pratiques. Christine Lagarde est ainsi directement passée de la direction du cabinet d’avocats d’affaires US Baker & McKenzie et du conseil de surveillance de la société néerlandaise de bancassurance ING au ministère du Commerce extérieur puis des Finances et de l’Economie. Son prédécesseur Thierry Breton avait été, jusqu’à sa nomination au gouvernement en 2005, PDG de France Telecom-Orange mais aussi administrateur de la banque DEXIA et membre du conseil de surveillance de l’assureur AXA. En 2007, quand il quitta le gouvernement, il devint conseiller de la Banque Rothschild avant de retrouver des jetons de présence dans divers conseils d’administration et de redevenir PDG. Christine Lagarde a eu comme directeur de cabinet au ministère de l’Economie et des Finances, Stéphane Richard, un habitué des allers-retours entre fonctions publiques influentes et positions privées bien rémunérées et véritable prince du conflit d’intérêt. En 1991, « de gauche », il appartient au cabinet de Dominique Strauss-Kahn au ministère délégué à l’industrie et au Commerce extérieur avant de rejoindre la Compagnie Générale des Eaux (CGE) un an plus tard. Là, une fois la vénérable CGE devenue Vivendi, il est chargé de liquider certains actifs du pôle Immobilier de Vivendi (la CGIS) qu’il dirige. Nous sommes alors en 1996 et la CGIS de Stéphane Richard embaucha occasionnellement comme avocat un certain Nicolas Sarkozy, alors en pleine traversée du désert, que Richard a rencontré via l’intermédiaire de son ancien camarade de l’ENA, Nicolas Bazire. Une fois la CGIS vendue à des fonds d’investissements (et devenant la société Nexity), les parts possédées par Richard assureront sa fortune mais cette dernière attirera l’attention du fisc, entraînant une bataille juridique avec Bercy ; bataille qui n’était toujours pas terminée quand il revient au ministère comme directeur de cabinet de Christine Lagarde en 2007. Il est finalement condamné à un redressement fiscal de 660 000 euros. En 2009, il quitte ses fonctions au ministère pour rejoindre France Telecom, dont il est devenu le PDG le 24 février 2011.

Il n’est évidemment pas le premier ni le seul à être rapidement passé d’un cabinet ministériel à un poste important dans les affaires. On pourrait également citer François Pérol, autre champion des allers-retours. Directeur adjoint du cabinet de Francis Mer puis de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Economie et des Finances de 2002 à 2005, il quitte Bercy pour devenir associé-gérant à la Banque Rothschild de 2005 à 2007 où il conseille Philippe Dupont, PDG de Banque Populaire, dans la création de Natixis. En 2007, retour aux fonctions politiques où il devient secrétaire général adjoint de l’Elysée en charge des questions économiques et où il orchestre, début 2009, la fusion entre Banque populaire (encore !) et Caisses d’Epargne alors que l’État injecte dans l’ensemble quatre à cinq milliards d’euros. Les deux groupes fusionnent au sein de la BPCE le 26 février, Pérol quitte ses fonctions le même jour et prend la tête de cette nouvelle entité bancaire le 2 mars.

Avant lui, Nicolas Bazire (déjà cité plus haut) aussi était passé d’un cabinet ministériel (celui de Balladur où il fut directeur de cabinet de 1993 à 1995) au poste d’associé gérant de la banque Rothschild avant de devenir directeur du Fonds d’investissement de Bernard Arnault : Groupe Arnault. Nicolas Bazire, soupçonné dans le volet des rétro-commissions dans l’affaire de Karachi fut le témoin de Nicolas Sarkozy lors de son mariage avec Carla Bruni.

La banque Rothschild est d’ailleurs une grande recycleuse d’anciens membres de cabinets ministériels puisque Jean-Charles Naouri, directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy au ministère des Finances de 1984 à 1986 et véritable père de la déréglementation de la Bourse de Paris, rejoignit également cette banque avec le poste d’associé gérant en 1987. Il fonda ensuite le fonds d’investissement Euris et pris la direction des supermarchés Casino, devenant la 55ème fortune de France. On lui prête cette phrase quand il quitta ses fonctions politiques : «  Nous avons eu le pouvoir, maintenant il nous faut l’argent ».

C’est par la banque Lazard que Matthieu Pigasse est passé pour sa part après avoir été conseiller au cabinet de DSK au ministère de l’Economie et des Finances et directeur adjoint de cabinet de Laurent Fabius dans le même ministère après la démission du client préféré du Carlton de Lille. Il est aujourd’hui co-directeur général délégué de Lazard France, propriétaire des Inrockuptibles et actionnaire du Monde. Proche du PS, en 2007 il ne cachait pas son envie de disposer d’un ministère en cas de victoire de Ségolène Royal.

Je pourrais citer bien d’autres exemples.

Bien sûr, on pourrait imaginer que malgré ces allers-retours entre privé et public, il n’existe aucun conflit d’intérêt et que tous sont d’une probité sans faille, agissant dans leurs fonctions du jour comme s’ils n’avaient aucun intérêt personnel ou aucun amis pouvant gagner ou perdre beaucoup en fonction des décisions de l’État et n’essayant jamais de convaincre leurs anciens collègues.

Oui, on pourrait l’imaginer.

Mais ça demanderait quand même beaucoup d’imagination.

(Deuxième partie)

Commenter cet article

José 02/01/2012 19:56

Je ne suis pas fou du titre de l'article (hors de propos selon moi) et du commentaire mais les informations brutes sont intéressantes. Il s'agit d'une liste des personnalités politiques US qui ont
occupé également des postes importants dans le privé. La finance (et Goldman Sachs) apparaisse dans cette liste mais également les médias et l'armement. C'est éclairant.
http://www.lewrockwell.com/blog/lewrw/archives/101143.html

CPPN 02/01/2012 22:08



Merci,


J'ai intégré un des schémas de l'article que tu cites dans le billet. Effectivement, le titre de l'article originel est peu pertinent mais les schémas sont biens.



José 22/12/2011 17:42

Puisqu'il est question de François Pérol dans cet article, je vous recommande d'aller jeter un oeil à cet article de Politis sur les augmentations de rémunérations (dont celle de M. Pérol) au sein
de la BPCE : http://www.politis.fr/Banques-les-folles-remunerations,16539.html

Puisqu'on vous dit que c'est la crise !