Une belle tête de vainqueur

Publié le par CPPN

Cocorico ! Une mini-série française, « Carlos », a remporté le Golden Globe de la meilleure mini-série télévisée devant une série produite par Tom Hanks et une avec Al Pacino ! La classe !

Evidemment, il était important d’en parler largement (la fierté nationale est en jeu) et c’est ce que fit son producteur et initiateur Daniel Leconte, ce matin, dans l’émission « Comme on nous parle » sur France Inter.

 « Carlos » est à la fois une mini-série et un film (dans un montage plus court). Il s’agit d’un biopic, que j’admets ne pas avoir vu, consacré à l’ancien terroriste vénézuélien Ilitch Ramirez Sanchez, dit « Carlos », développé à partir d’un projet de Daniel Leconte, scénarisé par Dan Franck et Stephen Smith et réalisé par Olivier Assayas. Mais seul Leconte avait été convié ce matin sur France Inter ce qui est assez logique : le studio aurait sans doute été trop petit pour accueillir un ego supplémentaire, tant celui de Leconte occupait de l’espace.

 

Cette interview donna, en effet, lieu à un véritable festival d’immodestie de la part de Daniel Leconte dont les manifestations d’autosatisfaction furent, il est vrai, assez peu brimées par une Pascale Clarck, comme souvent, focalisée sur le passage de plats. Leconte déclara ainsi que « Carlos » était « un chef d’œuvre », que son réalisateur Olivier Assayas avait été récompensé à égalité comme meilleur réalisateur avec David Fincher (bon, en fait non, puisqu’il n’existe pas de catégorie récompensant les réalisateurs d’œuvres télé, mais ne nous arrêtons pas aux détails je voue prie), qu’il aurait pu recevoir la Palme d’or à Cannes s’il avait été sélectionné en sélection officielle (il a été diffusé hors compétition) et que l’acteur principal Edgar Ramirez, nominé aux Césars dans la catégorie du meilleur espoir, aurait pu recevoir le César du meilleur acteur s’il avait été retenu dans cette catégorie. Fasciné par le nombre de choses que cette mini-série aurait pu faire si on lui en avait laissé la possibilité, je me demande pourquoi on ne l’a pas utilisée pour tenter de soigner des malades en phase terminale.

Cette accumulation d’autopromotion me fit surtout sourire. Je ne m’attendais pas à autre chose de la part de Daniel Leconte ou de Pascale Clarck. L’émission « Comme on nous parle », censée se pencher sur la façon dont les médias traitent d’un sujet a, depuis longtemps, si tant est qu’elle ait un jour répondu à son objectif initial, pris l’habitude d’être une émission consacrée aux interviews « empathiques » (c’est le mot positif pour dire complaisantes) d’invités déjà ultramédiatisés. Dans ce cas précis, nous avions une présentatrice, Pascale Clarck, amie du directeur de France Inter, Philippe Val, et ayant rejoint - à nouveau - cette station suite à la prise de fonction de ce dernier, qui recevait Daniel Leconte, ami du même Philippe Val. Il ne fallait donc pas s’attendre à une interview particulièrement violente. On notera d’ailleurs, au passage, que pas mal d’anciens collaborateurs de Philippe Val à Charlie Hebdo ont rejoint France Inter depuis sa prise de fonction. C’est le cas notamment d’Agathe André, ex-journaliste de Charlie animant désormais une émission le samedi soir, d’Antonio Fischetti, journaliste scientifique à Charlie et chroniqueur dans « La Tête au carré » sur France Inter, ou de Renaud Dely, ancien pigiste à Charlie Hebdo recruté comme rédacteur en chef de la Matinale d’Inter. Un hasard, sans doute.

Bref, la tonalité de l’interview me navra sans m’étonner.

Mais, là où la complaisance devient plus gênante, c’est quand elle déborde de la seule promotion people pour influencer la lecture de l’information. En cirant les pompes de son invité, on occulte ses parti-pris et on mélange glorification de l'hôte et soutien tacite à des oeuvres très politisées.

Toute occupée à louer le talent (reconnu aux States, quand même !) de Daniel Leconte, l’émission passa ainsi sous silence les polémiques passées sur le travail de Doc en Stock, la société de Daniel Leconte, et notamment celle entourant « la Cité du mâle », documentaire contesté et contestable de Cathy Sanchez pour lequel, déjà, France Inter avait déroulé le tapis rouge à Daniel Leconte. Un contre-documentaire présentant le mode de fabrication du reportage de Doc en Stock a été réalisé sur le sujet.

 

 Il n’y eu pas plus de commentaires sur le rôle que Daniel Leconte joua avec Denis Jeambar (reçu une semaine plus tôt dans l’émission) pour décrédibiliser le travail de Charles Enderlin et exonérer l’armée israélienne de toute responsabilité dans l’affaire de la mort de Mohammed Al Doura.

 

Ces petits rappels auraient pu être utiles quand on considère que Leconte, n’en doutons pas, utilisera demain sa « renommée internationale », issue des Golden Globes, pour vendre encore un peu plus ses opinions politiques.

 

 On pourrait facilement me répondre que ces polémiques passées n’étaient pas le sujet de l’émission.

 

Admettons.

 

 Mais, la fin de l’interview fut largement consacrée au prochain projet de Daniel Leconte : un documentaire (qui sortira au ciné en version courte et à la télé en version longue) sur le premier procès de l’affaire dite « Clearstream 2 ». Un documentaire construit, de l’aveu même de Daniel Leconte, sur le modèle de « C’est dur d’être aimé par des cons », film à la gloire de Philippe Val et de ses avocats et centré sur le procès de l’affaire dite « des caricatures » et pour lequel Leconte assura une large promo, émaillée de commentaires tout en nuance[1].

 

Pascale Clarck semble considérer Daniel Leconte comme un expert indépassable sur Clearstream puisque il fut également invité dans la seule émission de « Comme on nous parle » consacrée à cette affaire, le 5 octobre 2009.

 

 Or, il ne fut jamais précisé (ni à l’époque, ni aujourd’hui) que Leconte n’est pas dépourvu de liens avec certains protagonistes de cette affaire, et notamment ceux qu’on retrouve également dans « l’affaire des caricatures ». En effet, les avocats de Charlie Hebdo dans l’affaire « des caricatures de Mahomet » n’étaient autre que Richard Malka (avocat et scénariste de BD) et George Kiejman. Richard Malka était, par ailleurs, l’avocat de Daniel Leconte quand ce dernier dû faire face à une tentative d’Ilitch Ramirez Sanchez de faire interdire la diffusion du film que lui consacrait Leconte.

 

Richard Malka fut également l’avocat de Clearstream lors des procès qu’intenta la chambre de compensation luxembourgeoise au journaliste Denis Robert après que celui-ci ait publié livres et articles accusant la société d’avoir cultivé une opacité pouvant servir au blanchiment d’argent et à l’évasion fiscale. Le journaliste dut faire face à 31 attaques en diffamation, dont six ou sept par Richard Malka pour le compte de Clearstream. Etouffé financièrement, bien qu’il ait gagné la plupart de ces procès, Denis Robert dut renoncer à travailler, et même à communiquer, sur ses enquêtes autour de cette entreprise. Ce silence forcé aboutit à la quasi-disparition de cette première « affaire Clearstream » de l'horizon médiatique et la société put, à loisir, travailler à redorer son image via des pages de publicité mettant en scène sa supposée magnanimité à l’égard de Denis Robert ou via des interviews complaisantes de ces dirigeants. A l’époque où il était directeur de Charlie Hebdo, Philippe Val s’en prit violemment à Denis Robert dans un éditorial du 25 juin 2008 (comparant, avec le sens de la mesure qui caractérise le directeur de France Inter, la démarche de D. Robert à celle des auteurs des Protocoles des Sages de Sion !). Cet épisode détériora encore davantage ses relations avec Siné, contribuant au licenciement ultérieur de ce dernier de Charlie Hebdo. La participation de Richard Malka à cette curée judiciaire n’empêche pas ce dernier de continuer à se présenter en chantre de la liberté d’expression, notamment lorsqu'il fut invité pour présenter sa dernière bande dessinée, co-scénarisée avec Agathe André (j'ai pas déjà croisé ce nom dans ce billet ?), dans l'émission « Le Fou du Roi », sur France Inter (encore !), vendredi dernier.

 

Suite aux déboires de Denis Robert, la première affaire Clearstream disparut des écrans radars de la presse française pour laisser place à l’affaire « Clearstream 2 » (souvent rebaptisée « affaire Clearstream », effaçant du même coup l’existence même d’une première affaire). Cette affaire plus sexy et plus people focalise l’attention des médias sur les haines recuites entre figures politiques ou médiatiques et notamment Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, autour des faux listings de comptes bancaires de Clearstream, des dénonciations calomnieuses et des enquêtes plus ou moins légales. Or, parmi les personnes dont le nom figurait sur ces listings on trouvait George Kiejman, autre avocat de Charlie Hebdo, magnifié lui aussi dans « C’est dur d’être aimé par des cons ».

 

Ces liens avec différents protagonistes de l’affaire ne furent jamais évoqués dans « Comme on nous parle » et Leconte put dire, toujours humble, qu’il avait obtenu des interviewés « quelque chose de magique » et que ce documentaire permettrait de « comprendre les enjeux autour de cette histoire ». Venant de l’homme qui a battu Tom Hanks et Pacino sur leur terrain et qui a su si bien illustrer les questions complexes de « l’affaire des caricatures », nous n’en doutons pas ! On s’étonne d’ailleurs, dans ces conditions, que Dominique de Villepin ait refusé de répondre aux questions de Leconte sur ce procès.  

 

 

 [1] « Si l'on en croit le journal la Croix, 54 % des Français sont contre la publication des caricatures de Mahomet. 54 %, c'est pour l'essentiel le score de la peur. Si on avait pu faire un sondage sous l'Occupation, nul doute qu'on aurait trouvé 54 % des Français, voire bien plus, pour désavouer les résistants. Au nom de «cessez vos provocations, ça va nous retomber dessus». Les circonstances, certes, sont aujourd'hui très différentes, mais en gros ce sont les mêmes ressorts qui sont à l'œuvre. Hier, peur des représailles nazies. Aujourd'hui, peur que les «Arabes en colère» viennent semer la terreur comme ils l'ont déjà fait à New York, Madrid ou Londres... »

« Merci Charlie Hebdo », par Daniel Leconte, site internet de Prochoix, 2 mars 2006.

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ben 01/05/2011 15:20


France-Hebdo, Inter-Charlie ? Comment renommer Inter sous Val ?
http://tvprogrammes.nouvelobs.com/rubriques/info-radio/articles/caroline-fourest-bientot-sur-france-inter


ben 27/03/2011 18:02


On prend les mêmes et on recommence...
http://img.incine.fr/affiches_film/big/Le-bal-des-menteurs_1298370016.jpg


BFR 21/02/2011 13:20


Finalement, la note de bas de page, c'est un beau franchissement du point Godwin dissimulé, de la part de Leconte, non ?


CPPN 07/02/2011 10:49


Petit complément à une des informations contenues dans ce billet : Denis Robert a gagné son procès contre Clearstream en cassation : http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=10281


Eve 27/01/2011 09:46


Bonjour,
Alors alors et la suite?
C'est qu'il commence très bien ce blog...


CPPN 27/01/2011 11:35



Des contraintes professionnelles m'empêchent de céder à l'envie d'y consacrer plus de temps. Mais un nouveau billet ne devrait pas trop traîner.


Merci pour ce commentaire en tout cas.