Syrie : comme un malaise

Publié le par CPPN

Il y a des sujets qui laissent un sale arrière goût en bouche, des questions dont on préfèrerait ne pas parler. Cela intervient quand on sait d’avance que sa position peut facilement être caricaturée, qu’on sent confusément qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans l’histoire qu’on nous raconte mais qu’on n’a pas envie non plus de se retrouver dans le « mauvais » camp ou de servir la soupe à des criminels. C’est pour cela que je ne suis pas spécialement à l’aise pour traiter de la situation en Syrie.

 

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Dans ce blog, j’essaye, dans la mesure du possible, d’exprimer mes opinions sur un sujet en étayant mes arguments par des exemples et des éléments factuels. Je ne crois pas en ma propre infaillibilité mais, jusqu’ici, je ne pense pas avoir écrit trop de bêtises dans mes billets (mais ce blog n’a pas un an et on verra sur la durée). Bien souvent, j’ai des avis sur des sujets dont je ne parle pas ici car je doute trop moi-même de la pertinence de mes intuitions pour les partager. Il y a aussi les points sur lesquels je n’arrive pas à me forger une opinion ferme et sur lesquels je préfère attendre de disposer de plus d’éléments avant d’écrire quoi que ce soit.

Avec la situation en Syrie, je me trouve dans un autre cas de figure : un doute complet sur ce qu’on me raconte de toute part et un malaise que j’aimerais partager.

 

Instinctivement, j’éprouve une forte méfiance vis-à-vis de ce que je peux lire dans la presse mainstream sur ce pays (et sur d’autres, mais ce n’est pas le sujet du jour). L’expérience plaide en faveur de ce doute constant. Je me souviens, pour avoir conservé les articles, de ce qui avait été écrit sur la culpabilité certaine de Damas dans l’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005. Cette thèse faisait l’unanimité dans la presse. Bien que n’ayant plus les références exactes, je me souviens de l’intervention furibarde d’un Ivan Levaï qui, sur France Inter, le lendemain ou le surlendemain de l’attentat, apostrophait en direct le présentateur du journal de 13 heures en reprochant à la rédaction d’Inter de ne pas avoir assez dénoncé la main de la Syrie derrière les attentats. L’éditorialiste du Figaro (entre autres), Alexandre Adler, avait assuré qu’il n’était même pas nécessaire de s’interroger sur l’identité des responsables de l’attentat, qu’il imputait à l’aile dure du régime syrien associée à Ben Laden (rien que ça). Il estimait qu’il fallait seulement s’interroger sur les raisons de cet attentat (« Pourquoi a-t-on tué Rafic Hariri ? », Le Figaro, 16 février 2005). Plus tard, le même Alexandre Adler avait prophétisé (comme il le fait si bien et en se trompant continuellement) qu’un changement de régime aurait lieu en Syrie, les modérés remplaçant les durs du régime à cause des suites de cet attentat (« L'équation syrienne », Le Figaro, 27 octobre 2005). Bernard Guetta, fidèle à sa ligne de conduite consistant à toujours être du même avis que ses collègues éditorialistes, s’était également fendu de chroniques sur France Inter dans lesquelles  il n’imaginait pas d’autres coupables que la Syrie.

Le Washington Post, dans un éditorial non-signé impliquant donc la totalité de la rédaction, avait également accusé Damas et demandait, à mots couverts, l’application du Syria Accountability Act, chèque en blanc que le Congrès avait donné à George W. Bush pour attaquer Damas (« Accountability for Syria », 22 octobre 2005). Profitant de ce climat, l’ex-dissident soviétique et alors ministre d’Ariel Sharon, Nathan Sharansky, avait demandé dans le Jerusalem Post un renversement du régime syrien (« Silence on Syria » 27 octobre 2005). L’ancien analyste de la CIA et membre du think tank néoconservateur, l’American Enterprise Institute, Reuel Marc Gerecht avait demandé dans le quotidien allemand Die Welt un renversement du régime de Bachar El Assad et la mise en place d’un régime contrôlé par les Frères musulmans – qui sont représentés désormais au sein du Conseil national syrien, l’organisme rassemblant les opposants à Bachar El-Assad  - (« Die Demokratisierung im Irak macht Fortschritte », 20 octobre 2005). Des accusations analogues et des demandes de renversements armés (changeant simplement sur la tactique à adopter et la faction à mettre au pouvoir à la place du clan Assad) avaient fleuri dans la presse, par exemple sous la plume de l’éditorialiste néoconservateur et théoricien islamophobe Daniel Pipes (« Lebanon's Liberation Approaches », New York Sun, 22 février 2005 ; texte repris le lendemain sous le titre « The myopic eye doctor » dans le Jerusalem Post) ou de l’un des alibis arabes des néoconservateurs, Fouad Ajami (« Death of a Businessman », Wall Street Journal, 17 février 2005 ; texte repris le 23 février dans le Daily Star de Beyrouth). Farid N. Ghadry, président du Parti de la Réforme de Syrie, un parti en exil aux États-Unis très proche de la CIA, avait appelé, au nom de l’attentat contre Rafic Hariri, au renversement armé de Bachar El Assad (à son profit) dans le Washington Times (« Syrian survival strategy », 23 février 2005), une option qui n’a pas été oubliée par les néoconservateurs de Frontpage magazine qui, récemment, appelait, avec le même Farid N. Ghadry, à armer les rebelles syriens de « l’Armée syrienne libre » (« Free Syrian Army Rises to Take on Assad », Frontpage magazine, 6 octobre 2011).

 

J’aurais pu citer bien d’autres exemples.

 

Les accusations contre la Syrie dans l’attentat contre Rafic Hariri, portée par le rapport Mehlis, s’effondrèrent en même temps que la crédibilité du principal témoin à charge, Mohammad Zouheir As-Siddiq. Ce dernier, présenté comme un agent secret syrien repenti en poste au Liban, s’avéra être un affabulateur ayant des liens financiers troubles avec Saad Hariri et Rifaat El-Assad, oncle et opposant de Bachar El-Assad en exil à Paris. Exilé en France, Mohammad Zouheir As-Siddiq disparut du pays en mars 2008, alors que la justice libanaise demandait son extradition, avant de réapparaître aux Émirats Arabes unis avec un faux passeport tchèque. Il affirma alors que c’était les services de renseignements français qui lui avaient procuré ce faux passeport, accusation démentie par le Quai d’Orsay.

 

Aujourd’hui, alors que la Syrie est secouée par des troubles et des violences, les mêmes journaux qui accusaient Bachar El Assad ou ses services d’avoir assassiné Rafic Hariri lui attribuent la seule responsabilité des violences en Syrie et l’accusent d’organiser des massacres contre ses opposants. S’appuyant sur ce postulat, de nombreux dirigeants politiques occidentaux ont appelé à des sanctions économiques et politiques contre la Syrie. L’OTAN assure qu’elle n’interviendra pas militairement dans le pays mais elle avait déclaré la même chose avant de porter militairement à bout de bras les rebelles libyens. La séquence actuelle en Syrie (dénonciation de massacres, constitution d’un Conseil national syrien soutenu par les pays occidentaux et construit sur le modèle du Conseil national de transition libyen… etc.) rappelle les prémisses de l’attaque de la Libye, la possibilité d’obtenir une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU en moins. Déjà, les chancelleries occidentales n’évoquent plus seulement la fin des violences en Syrie mais un changement de régime. Le 22 août dernier, Alain Juppé a ainsi déclaré : « nous allons accentuer notre pression. Je pense que Bachar el-Assad ne pourra pas se maintenir au pouvoir ». Un peu avant, le vice-Premier ministre britannique Nick Clegg avait assuré que « [Bachar El-Assad était] aussi hors sujet pour l'avenir de la Syrie que Kadhafi pour la Libye ».

 

Dans le même temps, le gouvernement syrien accuse de petits groupes armés et des mercenaires étrangers d’être seuls responsables des violences en tirant sur des manifestants pacifiques et sur les forces armées afin de provoquer une escalade. Plus crédible le gouvernement syrien ? Pas vraiment. J’aurais du mal à spontanément faire confiance à ce que raconte Damas. J’ai lu de ci de là des articles issus de sites internet reprenant à leur compte les thèses du gouvernement syrien sur les violences mais ces sites m’ont souvent semblé particulièrement complaisants concernant le régime baasiste syrien, prêtant foi à ses déclarations, par principe et sans preuve, au seul motif que ceux qui l’accusent ont fréquemment menti à son sujet par le passé.

 

Reste que la présentation médiatique d’un pouvoir politique syrien seul responsable des violences s’est accompagnée de quelques évènements troublants.

Au second trimestre 2011, il y a eu l’épisode « Amina Abdallah Arraf al Omari », une soi-disant bloggeuse américano-syrienne, homosexuelle, qui commentait l’actualité syrienne et appelait à la mobilisation des communautés homosexuelles de par le monde contre le régime de Bachar El-Assad dans son blog « A Gay Girl in Damascus ». Le 6 juin 2011, un message signé d’un de ses cousins annonçait qu’elle avait été arrêtée par des nervis aux ordres du pouvoir.  La machine médiatique se mit en marche, les réseaux sociaux dénoncèrent cette arrestation et le département d’État US assura qu’il se penchait sur cette question. Finalement, le site internet pro-palestinien The Electronic Intifada identifia le véritable auteur du blog, Tom MacMaster, « étudiant » états-unien de 40 ans à l’université d’Edimbourg. Amina Abdallah Arraf al Omari n’existait pas. La presse occidentale parla (un ou deux jours) de ce faux, qu’elle attribua – à tort ou à raison mais sans enquêter outre mesure- à un individu isolé, avant de l’oublier. Mais cet épisode rappelait à quel point ces mêmes médias, qui avaient largement puisé aux sources de ce bloggeur, se contentent d'informations peu fiables ou peu recoupées.

En septembre et octobre, il y eut l’épisode Zainab al-Hosni. Cette jeune femme de 18 ans vivant à Homs fut, d’après les médias occidentaux et les chaînes arabophones du Golfe,  une martyre de la révolution syrienne. D’après ce qu’on pouvait lire dans la presse, elle avait été arrêtée le 27 juillet 2011 et retrouvée fin septembre décapitée, démembrée et la peau arrachée. Les vidéos la concernant fleurirent sur les réseaux sociaux et des images sordides de corps mutilés furent diffusées sur les chaînes arabophones, ce qui provoqua des manifestations de colère en Syrie. Cette histoire prit fin quand  la jeune fille apparut bien vivante à la télévision syrienne le 5 octobre. Amnesty international qui avait largement contribué à la propagation des fausses informations sur la mort de Zainab Al Hosni eut alors  une curieuse réaction : confirmant que les données erronées lui avaient été communiquées par des sources syriennes non-gouvernementales mais exigeant du gouvernement syrien des éclaircissements sur les fausses informations qu’on lui avait transmises. L’organisation, qu’on a connu plus crédible sur de nombreux autres dossiers, écartait par principe qu’elle avait pu être victime d’une manipulation d’opposants à Bachar El-Assad. Zainab Al Hosni n’a pas été la seule « victime du régime » à réapparaître en bonne santé. Le Docteur Anwar al-Cheikh Ali, chirurgien syrien, a également démenti à la télévision syrienne avoir été tué comme l’avait affirmé les chaînes satellitaires arabophones du Golfe. Le traitement de la situation en Syrie par ces chaînes a d’ailleurs provoqué des remous internes au sein d’Al Jazeera et des démissions de journalistes, tel  le correspondant de la chaîne à Beyrouth Ghassan Ben Jeddou, dénonçant la « propagande » diffusée par la chaîne qatarie

Il y a aussi le cas de morts bien réelles dont la responsabilité est imputée au régime syrien sans que cela ne soit démontré ou alors que des éléments laissent penser le contraire.

C’est notamment le cas de l’assassinat de Sariah Hassoun, fils du mufti général de la République Syrienne, le Cheikh Ahmed Badr Eddine Hassoun. Cette mort par balle n’a généralement pas été directement imputée au régime syrien par la presse française mais les articles présentant l’assassinat n’envisageaient pas réellement d’autres hypothèses et les paragraphes citant cette mort étaient situés entre d’autres traitant expressément de la répression policière contre les opposants syriens. Une telle construction d’article laisse aux lecteurs l’impression diffuse que tous les actes violents ont été commis par le même camp (voir «  Syrie: l'opposition forme un front commun, l'armée déployée à Rastane », article de l’AFP repris, entre autres, par Le Parisien, Libération ou encore la RTBF). Les sites d’information pro-israéliens (comme  JSS News) allèrent beaucoup plus loin accusant Bachar El-Assad d’avoir fait exécuter Sariah Hassoun alors que ce dernier voulait organiser une manifestation antigouvernementale. Cette thèse est hautement fantaisiste, le mufti général de la République Syrienne et sa famille étant des soutiens du régime de Bachar El Assad. Le mufti a d’ailleurs dénoncé, lors des funérailles, un crime commandité par des puissances étrangères et les funérailles de Sariah Hassoun ont été l’occasion de manifestations pro-gouvernementales. L’assassinat du leader kurde Mechaal Tamo semble également soulever des interrogations.

 

Ces divers éléments n’exonèrent pas le régime syrien de toutes les accusations de violence à son encontre. Quand j’imagine à quoi pourrait ressembler le régime politique de mes rêves, il ressemble assez peu à celui de Damas. En revanche, ces évènements démontrent que le travail journalistique sur la Syrie est réalisé avec, au mieux, beaucoup de légèreté, ce qui serait déjà grave sur un tel sujet, et au pire, avec un parti-pris consistant à prendre pour argent comptant tout ce qui vient charger le dossier d’accusation contre le régime syrien.

 

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Cette façon de faire me rappelle le préambule des bombardements contre la Serbie en 1999. Slobodan Milosevic n’était pas plus sympathique que Bachar El-Assad et il avait incontestablement du sang sur les mains. Mais il avait été accusé de bien plus d’exactions qu’il n’en avait effectivement fait commettre au Kosovo. La presse avait largement commenté « Le plan Fer à cheval », un supposé plan de nettoyage ethnique visant à faire fuir ou à exterminer les kosovars albanophones qui s’était révélé être  une opération de propagande des services de renseignements allemands pour convaincre l’opinion occidentale de la nécessité de la guerre. Le Monde y avait consacré deux « Unes » : « Ce plan "fer à cheval" qui programmait la déportation des Kosovars » (8 avril 1999) et « Comment Milosevic a préparé l’épuration ethnique » (10 avril 1999). Le quotidien dit « de référence »  ne présenta jamais d’excuses pour avoir propagé de fausses nouvelles servant à justifier une guerre, alors que des négociations entre belligérants étaient sans doute possibles, et l’oubli médiatique fit le reste.

 

Alors, qui dit la vérité ? Je n’en sais rien. J’observe simplement dans le traitement médiatique des évènements en Syrie les symptômes habituels de la propagande de guerre : manichéisme, sources bidon, approximations et appels aux bons sentiments et à la compassion pour les victimes au lieu d’un appel à la réflexion. J’ai la douloureuse impression qu’on cherche à tout prix à me faire accepter une position belliqueuse comme la seule possible. Quand les critiques les plus virulentes contre Bachar El-Assad viennent de dirigeants politiques qui ont soutenu jusqu’au bout  Ben Ali et Moubarak et qui ont regardé ailleurs ou ont encouragé la répression au Yémen et au Bahreïn, je peine à croire que ce qui les motive est la défense des Droits de l’homme ou la volonté de préserver des vies civiles innocentes. Quand je vois que le département d’État US dénonce les crimes syriens par la voix de sa porte-parole Victoria Nuland, celle là même qui fut ambassadrice états-unienne auprès de l’OTAN de l’administration Bush et est l’épouse de l’influent néoconservateur US Robert Kagan (du  Project for a New American Century), j’ai du mal à croire spontanément à sa sincérité.

 

Reste le fait que je peine à croire que les autorités syriennes ne répriment pas durement leurs opposants. Mais ce n’est pas non plus parce qu’il s’agit d’une dictature que le régime syrien ment systématiquement.

 

J’en suis donc réduit à me demander qui ment le plus, à rester dans le doute, à avoir cette sale impression d’être méprisé et pris pour un con par tous ceux qui s’expriment sur le sujet.

Et c’est loin d’être la sensation la plus agréable.

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visiteur 27/11/2011 17:43

Un élément de plus à cette analyse :
http://www.voltairenet.org/Mensonges-et-verites-sur-la-Syrie

CPPN 29/11/2011 16:12



Quand, dans ce billet, j'écrivais : "J’ai lu de ci de là des articles issus de sites internet reprenant à leur compte les thèses du gouvernement syrien sur les
violences mais ces sites m’ont souvent semblé particulièrement complaisants concernant le régime baasiste syrien, prêtant foi à ses déclarations, par principe et sans preuve", je pensais un peu
(beaucoup) au site du Réseau Voltaire.


Meyssan considère Bachar El-Assad comme un résistant à l'impérialisme et, à ce titre, l'exonère de toute responsabilité dans les violences en Syrie. Je ne cache pas
que son histoire de militaires qui refusent de riposter quand on leur tire dessus parce qu'on leur en a donné l'ordre me paraît aussi crédible que les arguments sionistes sur "Tsahal, l'armée la
plus morale du monde".


Il déclare qu'il a accompagné des journalistes en Syrie qui ont pu constater les mensonges de l'OTAN et des opposants syriens et en ont parlé dans leurs articles,
notamment ceux de La Libre Belgique. Je regrette qu'il ne mette pas de liens car je suis allé sur leur site, je n'ai rien trouvé de tel (mais leur moteur de recherche est calamiteux), cela
m'aurait intéressé. Si quelqu'un a un lien vers cet article, je lui serais reconnaissant de le communiquer.