Sécurité, la gauche peut (aussi) ne rien changer

Publié le par CPPN

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Il a été difficile d’échapper ces dernières semaines à la promotion du livre de Manuel Valls, « Sécurité, la gauche peut tout changer », livre censé offrir à la gauche française une réflexion sur son programme en matière de sécurité et qui pose Manuel Valls, hypothétique candidat à la primaire socialiste (puisqu’il a annoncé qu’il se retirerait de la course si Dominique Strauss-Kahn se présentait), en potentiel ministre de l’Intérieur d’un gouvernement PS. Les médias adorent Manuel Valls (qui le leur rend bien) et les louanges pour son « courage » (consistant surtout à défendre les mêmes options que l’UMP avec un très léger vernis de gauche) n’ont jamais manqué quand l’homme politique « clintonien » (c’est lui qui le dit) pourfend les 35 heures, applaudit l’engagement de la France auprès de l’OTAN ou certaines positions sécuritaires du gouvernement. La publication de ce livre n’a pas fait exception (Invité de la matinale de France Inter le 20 avril, de « Politique » sur France 24 le 27 avril, de Dimanche + sur Canal + le 2 mai, de l’interview politique d’Europe 1 le 6 mai, articles dans Le Point, Le Monde, les Echos… etc.). Valls fut, bien entendu, également l’invité vedette d’un débat sur la sécurité organisé par les « progressistes » de Terra Nova.

Quand la gauche- enfin, le PS - imite (et bon sang qu’il l’imite bien) le discours sécuritaire de la droite, cela me renvoie toujours à un souvenir « personnel » douloureux. Douloureux parce que la trahison n’est jamais un souvenir agréable.

C’était la fin de campagne du premier tour des législatives de 1997, faisant suite à la dissolution voulue par Jacques Chirac. La « gauche plurielle » faisait son dernier meeting à Lille et j’y étais, jeune étudiant m’apprêtant à voter pour la première fois de ma vie deux jours plus tard. Jospin était reçu le soir même au JT de TF1 et les nombreuses personnes présentes avaient été averties que la star du meeting arriverait en retard. Les personnalités politiques présentes jouaient donc les premières parties. On avait fait patienter les militants en organisant un concert où un pauvre type déguisé en Axel Rose, le leader des Guns and Roses, dont on nous avait dit qu’il avait fait « un triomphe » au congrès des jeunes socialistes, tentait de chauffer la salle en faisant mine d’ignorer les sifflets et les sarcasmes qui montaient du public. De leur côté, les « régionaux » de l’étape jouaient la carte locale, Pierre Mauroy par un discours soporifique qui faillit l’endormir lui-même, Martine Aubry en répétant son histoire de la famille qui ne parvenait plus à payer les frais de cantine de ses enfants (elle l’avait racontée trois fois par jour pendant toute la campagne) et Guy Hascoët, alors candidat à Roubaix, ne portant pas encore les costumes sombres qu’il prit durant sa période ministérielle et peu habitué à s’exprimer devant les foules, en nous parlant « développement durable » en tremblant et en restant les yeux collés à sa feuille. Pendant ce temps là, les militants qui s’ennuyaient faisaient des avions en papier avec les affiches et tracts distribués et les lançaient depuis les gradins sous les hourras de la foule.

Enfin, Jospin arriva. La foule lui fit un accueil de rock star, criant et en faisant des tonnes pour se désennuyer. Du haut de mes 19 ans, je me pris au jeu et le discours de Jospin m’emballa. L’énumération des promesses s’enchaînait et elle se résumait dans l’énoncé de trois priorités : la santé, l’emploi et l’éducation.

J’y croyais.

J’applaudissais.

 

Quel con !

 

Trois semaines plus tard, Jospin était Premier ministre et faisait son discours de politique générale à l’Assemblée nationale. Il annonçait que son gouvernement aurait deux priorités. Entendant cela à la radio, je m’étonnais. Deux ? Mais il y en avait trois pendant la campagne ! Les priorités étaient l’emploi et la sécurité. Oubliées la santé et l’éducation. Ca, c’était juste bon pour motiver les militants et les jeunes électeurs naïfs comme moi. Peu de temps après, on eut le fameux congrès de Villepinte d’octobre 1997, « Des villes sûres pour des citoyens libres », posant la sécurité comme une « valeur de gauche ». Jospin ouvrait la voie à une banalisation du sujet. Plus de risques de se faire accuser de jouer un jeu réactionnaire pour les grands médias en faisant des articles et reportages racoleurs sur « l’insécurité » puisque le sujet faisait consensus dans les partis de gouvernement. L’amour de la presse mainstream pour les faits divers pouvait enfin être assumé au grand jour en se parant de ce consensus et la sécurité devint le thème central de la vie politique française.

Nous y sommes encore.

Entre temps, Jospin fut emporté par la vague qu’il avait contribué à créer mais, refusant d’admettre sa responsabilité, les sociaux-libéraux firent de « l’émiettement » de l’offre électorale la seule raison de leur défaite de 2002. Aujourd’hui, fort de cette certitude, les sociaux-libéraux œuvrent pour la réduction du pluralisme dans l’offre électorale à gauche.

Ce basculement de la « gauche plurielle » vers le discours sécuritaire entrait finalement dans une certaine logique. Après avoir ouvert une « parenthèse libérale », jamais refermée, en 1983, le PS et ses alliés étaient contraints d’en tirer les conséquences au niveau de l’impact que des politiques déstructurant le tissu social et les politiques publiques pouvaient avoir pour les classes populaires concernant la délinquance. Les partis de gouvernement de gauche n’avaient le choix qu’entre revenir sur leur conversion aux dogmes néolibéraux ou aller au bout de la démarche : convenir que, face à la montée de la délinquance liée aux manques de perspectives dans l’économie légale et la diminution des politiques de redistribution des richesses, il fallait s’accaparer, progressivement, le discours du tout répressif, autrefois laissé à la droite. Lors du congrès de Villepinte, Patrick Devedjian s’était réjoui et avait parlé d’une « grande victoire idéologique de la droite ». On ne lui donnera pas tort.

Le PS, sur ce sujet, continue son petit bonhomme de chemin. Alors que l’UMP poursuit sa route vers les propositions du FN, le PS évolue vers celles de l’UMP, se cachant derrière les mêmes justifications et les mêmes autolégitimations, faites de « courage », de « vérité regardée en face » et de dénonciation de « l’angélisme ».

 

« Sécurité, la gauche peut tout changer », livre au titre trompeur, est symptomatique de cette logique. Si le livre se veut une critique du bilan de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité, il ne se prive pas de reprendre à son compte la quasi-totalité des postulats idéologiques qui ont sous-tendu la politique menée par le président.

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Manuel Valls fonde en effet beaucoup des analyses de son livre sur les travaux d’Alain Bauer, ami et conseiller de Nicolas Sarkozy mais également ami de Valls. Valls et Bauer se sont connus étudiants, (avec Stéphane Fouks, d’Euros RSCG, qui est également responsable de sa communication et de celle de Dominique Strauss-Kahn), ont rejoint ensemble les réseaux de Michel Rocard et pendant trois ans (de 1994 à 1997) Alain Bauer a engagé Nathalie Soulié, alors épouse de Manuel Valls, au sein d’AB Associates, sa société de conseil en sécurité. Bauer est le parrain du fils de Manuel Valls et ils ont appartenu à la même loge au Grand Orient de France, obédience dont Alain Bauer a été le grand maître (2000-2003).

Ancien dirigeant de l’UNEF-ID et de la MNEF, conseiller de Michel Rocard à Matignon de 1988 à 1991, Alain Bauer est entré en 1993 à la Science Application International Corporation (SAIC), une société privée états-unienne travaillant pour le compte des agences de renseignement et de sécurité US (Département de la Défense, FBI, DIA, NSA… etc.) et qui a eu comme administrateurs ou comme experts de nombreux militaires ou agents de renseignement retraités (si tant est qu’on puisse vraiment prendre sa retraite dans ce genre de métier) dont l’ancien directeur de la CIA et secrétaire à la Défense de George W. Bush et Barack Obama, démissionnaire le 28 avril dernier, Robert Gates. Bauer est devenu ensuite vice-président pour l’Europe de SAIC jusqu’à la fondation de son cabinet de conseil, AB Associates. Il est un ami de Raymond Kelly, patron du département de police de New York (1992-1994, 2002 à aujourd’hui) et l’un des principaux diffuseurs des théories états-uniennes sur la sécurité en France.

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 La 300ème interview d’Alain Bauer par Yves Calvi, regardée en streaming par son cousin Jack entre deux séances de torture.

 

Son influence, qui se fait largement sentir dans la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy, se retrouve dans les thèses de l’ouvrage de Manuel Valls. Dans son livre, Valls propose de « réunir (…) l’ensemble des forces vives de la République pour faire émerger un nouveau consensus [sur la sécurité] » (p. 115), on peut supposer que ce consensus se fonderait sur les idées de l’actuel conseiller de Nicolas Sarkozy, conseiller n’ayant pas grand-chose à craindre d’une alternance.

 

Les politiques de prévention sont les grandes absentes du livre de Valls qui se concentre sur la seule répression : « le défi pour la France sera de renforcer chaque maillon de la chaîne d’autorité » (p. 167). Chaîne d’autorité au bout de laquelle il place la figure tutélaire du président de la République.

 

Dans l’ouvrage de Manuel Valls, comme dans les travaux de Bauer, les causes sociales de la délinquance ne sont jamais évoquées. La seule fois où Valls évoque les raisons du passage à l’acte délinquant, c’est pour envisager des raisons culturelles et lier donc implicitement, bien qu’il s’en défende, immigration et insécurité. Comme Bauer, Valls se déclare d’ailleurs favorable à l’établissement de statistiques ethniques, tempérant simplement cette position par quelques restrictions pour en encadrer l’usage. L’essentiel des exemples qu’il fournit sont des cas de petite délinquance, souvent associés aux banlieues et, bien qu’il reproche à Nicolas Sarkozy sa politique du chiffre qui se concentre sur les petites infractions au détriment de la lutte contre les grands réseaux ou la grande criminalité, cette dernière échappe largement à son analyse.

 

Dans son livre, Manuel Valls se déclare partisan du développement des sociétés de sécurité privée et encourage l’État à travailler davantage avec elles. La privatisation de ce secteur en cas d’arrivée au pouvoir d’un gouvernement « socialiste » a donc de belles heures devant elle, une position qui ne devrait pas chagriner excessivement Alain Bauer. Ces sociétés auront d’autant plus belles heures à venir que, s’il reproche à Nicolas Sarkozy d’avoir trop réduit les effectifs de la police, Valls a déclaré aux Echos (2 mai 2011) que le PS ne reviendra pas sur la majeure partie de ces suppressions. Comme dans la loi LOPPSI 2, il préfère parler de « vidéoprotection » plutôt que de « vidéosurveillance » et se déclare farouchement favorable à son développement, suivant en cela l’exemple de son modèle Tony Blair et les recommandations d’Alain Bauer. Le fait que son développement soit jugé coûteux et inefficace par de nombreuses polices qui l’ont adoptée de longue date (les représentants de Scotland Yard qualifiant même la vidéosurveillance, en avril 2008, de « fiasco complet ») n’effleure pas son analyse. Accentuer les politiques répressives et la vidéosurveillance sans accroître le nombre de fonctionnaires de police, voilà des perspectives qui devraient réjouir le secteur privé : le juteux marché de la sécurité n’est pas prêt de se tarir.

 

Valls se déclare en complète opposition avec le projet de Daniel Vaillant de dépénaliser les drogues douces. Il passe rapidement sur l’impact d’une telle politique (en se contentant d’assurer qu’elle offrirait un boulevard aux mafias, ce qui est une idiotie si on considère qu’une légalisation réelle ferait sortir ce marché de la sphère d’influence criminelle) pour se concentrer sur une succession d’imprécations morales condamnant la consommation de drogue. Il n’envisage pas que la légalisation des drogues pourrait s’accompagner d’une politique sanitaire visant à en limiter la consommation, comme cela fut fait à la fin de la Prohibition aux États-Unis avec l’alcool. Dans la vision binaire de Manuel Valls, une légalisation vaut approbation ou encouragement. Il fait de la lutte contre le marché de la drogue la première priorité de son programme et considère qu’il faudra commencer par se concentrer sur les petits dealers avant de se concentrer sur les réseaux plus importants. Bref, il propose de faire ce qu’il reproche à Nicolas Sarkozy en la qualifiant de « politique du chiffre ».

 

Enfin, bien que Valls condamne le principe de « tolérance zéro » prônée par Nicolas Sarkozy, la jugeant illusoire et inefficace, il valide et applaudit la principale théorie constituante de cette doctrine aux États-Unis : la théorie de la « vitre brisée » (appelée théorie du « carreau brisé » dans le livre de Valls (p. 93)). Cette théorie, dont « la tolérance zéro » est souvent présentée comme l’enfant illégitime, est l’application, et l’adaptation avec l’apparat de la théorie scientifique (qu’elle n’est pourtant pas), du vieil adage imbécile : « qui vole un œuf, vole un bœuf ». Enoncée il y a près de 30 ans par James Q. Wilson (désormais président du Conseil universitaire du think tank néoconservateur American Enterprise Institute) et George Kelling, cette théorie suppose que la répression immédiate et sévère des moindres infractions, même – et surtout ! – bénignes, enraye le déclenchement des grandes atteintes criminelles. Cette théorie n’a jamais été démontrée objectivement mais elle a été popularisée par de nombreux think tanks néolibéraux, et notamment le Manhattan Institute, haut lieu intellectuel de la réflexion sur la pénalisation de la misère. De nombreux médias continuent d’assurer que c’est l’application des pratiques découlant de ces théories, notamment à New York, qui a fait décroître le taux de criminalité aux États-Unis dans les années 90. En réalité, ce taux a baissé de façon toute aussi importante dans les villes et États n’appliquant pas cette théorie. La croissance économique, l’action préventive des travailleurs de quartiers, des associations et églises et la décrue de la consommation de crack dans les années 90 expliquent bien plus que le harcèlement policier contre les petits délinquant le reflux de la criminalité. Mais Manuel Valls, pas plus que Nicolas Sarkozy, n’en tient compte.

 

 

Au final, Valls pose comme programme de gouvernement en matière de sécurité pour le PS les mêmes solutions punitives que celles appliquées actuellement : intensification de l’activité policière et privatisation partielle, focalisation sur les petits délinquants, extension du recours à la détention. Des positions susceptibles de réconcilier le PS avec la droite la plus réactionnaire sur ce sujet ou au moins avec son électorat... ou d’ouvrir un nouveau boulevard à la droite et à l’extrême-droite.

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CPPN 13/05/2011 12:51


Manuel Valls en remet une couche sur la sécurité et l'immigration : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/off-de-l-obs/20110512.OBS2945/immigration-valls-plus-dur-que-sarkozy.html


ADH 07/05/2011 10:28


Beau papier !
Petite réflexion complémentaire sur la "vitre brisée".
Si on en fait un appel à chasser les petits dealers (ce qui est le cas actuellement), on passe à côté de l'optique initiale qui consistait à obliger la police à se préoccuper de micro-infractions
(stationnement en double file, papiers jetés par terre), pas pour verbaliser les gens, mais pour calmer le jeu. Ce qui suppose d'avoir une police composée de "gardiens de la paix" (le concept
a(vait) un sens) polyvalents qui ne tirent pas leur fierté du nombre de PV dressés mais du nombre de PV évités...
Ce qui nous ramène à la police de proximité. Valls et Guéant n'y ont jamais rien compris, mais elle n'est efficace qu'en tant qu'elle ne fait pas de chiffre...