Réhabilitons l’héroïque Abbé de Vilecourt

Publié le par CPPN

« De tous les arts, le plus difficile est celui de ramper. Cet art sublime est peut-être la plus merveilleuse conquête de l’esprit humain. La nature a mis dans le cœur de tous les hommes un amour-propre, un orgueil, une fierté qui sont, de toutes les dispositions, les plus pénibles à vaincre. L’âme se révolte contre tout ce qui tend à la déprimer ; elle réagit avec vigueur toutes les fois qu’on la blesse dans cet endroit sensible ; et si de bonne heure on ne contracte l’habitude de combattre, de comprimer, d’écraser ce puissant ressort, il devient impossible de le maîtriser. (…) C’est par ces efforts héroïques, ces combats, ces victoires qu’un habile courtisan se distingue et parvient à ce point d’insensibilité qui le mène au crédit, aux honneurs, à ces grandeurs qui font l’objet de l’envie de ses pareils et celui de l’admiration publique. »
« Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans », Baron d’Holbach (1723-1789)
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Dans le film Ridicule de Patrice Leconte, l’abbé de Vilecourt, incarné par le regretté Bernard Giraudeau, est un ecclésiastique débauché et un courtisan habile. Il s’est fait une place dans l’aristocratie en se montrant plus servile vis-à-vis des puissants que ses pairs mais aussi plus mordant que ses semblables à l’encontre de ses rivaux et « inférieurs ». Sa position lui vient de son art de briller en société pour plaire au monarque en faisant preuve d’« esprit ». « L’abbé », côtoyant les sommets et étant fréquemment convié à fréquenter le roi, tombera en disgrâce après avoir voulu faire un mot d'esprit divertissant que le roi prendra pour un blasphème. En quelques secondes, sa disgrâce est totale et les portes de l’aristocratie lui sont définitivement fermées, ses anciens amis lui tournant définitivement le dos.
A aucun moment, le film ne présente l’abbé de Vilecourt comme un héros ou un résistant contre l’absolutisme de Louis XVI ou l’arbitraire d’un système qui peut faire et défaire les vies professionnelles selon le bon vouloir d’un seul homme.
 
Et c’est un des grands torts du film !
Pourquoi ne pas montrer que l’abbé de Vilecourt a toujours gardé une farouche indépendance d’esprit ? Pourquoi ne pas dire que, à sa façon, en humiliant des nobles lors de joutes verbales, il était un précurseur de la Révolution française qui s’est bâtie également sur la délégitimation d’une classe sociale parasitaire ? Et, quand l’abbé de Vilecourt comprend sa disgrâce, il aurait pu se jeter aux pieds du monarque mais il n’en fait rien. Il reste sonné mais digne.
Indépendant et digne. Tel était l’abbé de Vilecourt qui fut, à sa manière et avec une discrétion qui l’honore, un des grands adversaires de Louis XVI qui voulut l’écraser car il ne supportait pas son impertinence et son indépendance d’esprit. Il est grand temps de réhabiliter ce personnage dont le spectateur garde peut-être - un peu hâtivement ! - l’image d’un courtisan déchu.
Et pour le réhabiliter, je pense à deux journalistes qui ont démontré qu’ils savaient faire ça très bien : Gérard Davet et Fabrice Lhomme, les deux reporters du Monde qui ont écrit « Sarko m’a tuer » (Stock, 2011). Ce livre décrit en 26 chapitres les situations de 26 personnes ayant eu à souffrir de représailles ou de coups bas sarkozystes parce qu’ils avaient eu le tort de déplaire ou de nuire à notre actuel président de la République. Le livre n’est pas mauvais et recèle des informations intéressantes dont certaines doivent être prises avec méfiance (puisqu’elles émanent directement de personnes qui ont des raisons objectives d’être hostiles à Sarkozy) mais qui mériteraient d’être creusées. Mais l’ouvrage a une fâcheuse tendance à héroïser certaines de ces victimes du sarkozysme et, sans surprise, se sont les journalistes débarqués par volonté présidentielle qui ont droit au portrait le plus élogieux, étant présenté comme des modèles de vertu et d’indépendance alors qu’ils ont, bien souvent, provoqué l’ire présidentielle par inadvertance et non en raison d’un affrontement frontal.
Quatre journalistes, ou assimilés, ont droit à un chapitre : Alain Genestar, Jacques Espérandieu, Valérie Domain et Patrick Poivre d’Arvor. Valérie Domain, journaliste à Gala licenciée de son poste et ayant perdu son éditeur pour avoir voulu publier un livre d’entretien avec Cecilia (ex-)Sarkozy lors de la première rupture du couple, n’est présentée que comme une femme cassée par la machine sarkozyste sans l’avoir compris (c’était une journaliste people). Mais les trois autres ont, eux, droit à moult louanges des auteurs alors même que certains faits décrits apparaîtraient dans la plupart des milieux professionnels comme des marques de soumissions.
Ainsi PPDA, qui assure qu’il a été viré pour avoir déplu à Sarkozy en se montrant trop gentil avec Ségolène Royal et pour avoir présenté le président comme « un petit garçon qui est en train d’entrer dans la cour des grands » dans une interview, le 20 juin 2007, a, de son propre aveu, envoyé un mot d’excuse à Sarkozy après cette sortie au cours d’une interview où, comme d’habitude, le puissant interviewé n’avait pas été trop malmené ou poussé dans ses contradictions. Cela ne l’empêche pas d’être présenté (deux fois) comme « soucieux de son indépendance » (p. 324 et 328), pour les auteurs, par ailleurs : « pendant la campagne présidentielle de 2007, le journaliste [PPDA], par ailleurs directeur de l’information à TF1 a fait son boulot, quoi qu’on en dise » (p. 327) peu avant d’affirmer (sans rire) : « Il est fidèle à son TF1 de la grande époque, quand Patrick Le Lay, Etienne Mougeotte et compagnie dirigeaient la plus belle chaîne européenne » (idem). Présenter le TF1 de Mougeotte et Le Lay comme « la plus belle chaîne d’Europe », il fallait oser. Certes, les deux auteurs parlent de l’affaire Botton ou de la fausse interview de Castro mais ces histoires sont expédiées rapidement, sans en préciser la teneur, et passent au second plan face aux rappels de la probité de l’ex-présentateur vedette. Pas à une contradiction près, les deux écrivains qui flattent le travail de Mougeotte à TF1 quand il est question de PPDA, dénonce la servilité de Mougeotte au Figaro pour mieux louer « l’indépendance » de Genestar dans le chapitre qui lui est consacré.
 
Alain Genestar, justement, est présenté comme ayant été renvoyé de la direction de Paris Match pour avoir diffusé en « Une », en 2005, les photos de Cécilia (désormais ex-)Sarkozy au bras de son nouveau compagnon Richard Attias. Cette publication, Genestar avait pourtant tout fait pour l’empêcher. On apprend, en effet, dans le livre que, lorsqu'il a publié les photos de Cecilia Sarkozy avec Richard Attias, cela faisait des semaines que les paparazzis multipliaient les clichés du couple et que Paris Match achetait tout pour éviter que la concurrence ne les ait. Il s'agissait d'achats au prix fort et à fonds perdus puisque le journal ne publiait rien. Bref, l'hebdo dépensait des fortunes pour éviter que l'infortune conjugale de celui que le propriétaire du titre, Arnaud Lagardère, considère comme « un frère » soit affichée au grand jour, sans en retirer le moindre avantage. C'est seulement quand Match a appris que le Sunday Times s'apprêtait à publier des photos que Genestar s'est dit que, puisque cela allait circuler, autant que l'hebdo profite des fortes ventes annoncées avec une telle « Une ».
Sarkozy a été furieux mais Genestar a alors multiplié les démarches pour se réconcilier avec lui : proposant à Arnaud Lagardère de l’appeler pour s’expliquer, répondant à une « invitation » place Beauvau pour discuter de l’affaire, censurant une phrase « Si Sarkozy passe, je me casse ! » dans une interview de Yannick Noah le 15 décembre 2005 et, enfin, en publiant une sorte de roman feuilleton du couple Cecilia-Nicolas réconcilié, façon publireportage, lors d’un voyage en Guyane en juin 2006. La seule chose qu’il n’a pas accepté de la part de celui qui n’était alors que ministre de l’Intérieur c’est une interview dans les locaux de Paris Match, jugeant que cela sonnait un peu trop comme un acte d’allégeance. Par rapport au reste, on peine à voir en quoi une telle interview aurait été un problème. Il faut croire que tout le monde ne définit pas les limites de l’intégrité professionnelle de la même façon.
Ces nombreux actes de soumissions n’empêchent pas Genestar de déclarer à propos de la publication des photos « je m’étais pourtant trouvé courageux » (p. 90) et, dans la même veine, Gérard Davet et Fabrice Lhomme estiment qu’Alain Genestar « éditorialise avec talent » (P. 84) « n’a jamais été pris en flagrant délit de courtisanerie» (p. 87) et n’a pas perdu « sa liberté» (p. 91).
 
Jacques Espérandieu est présenté comme ayant été renvoyé de la direction du Journal du Dimanche en partie pour des inimitiés au sein du groupe Lagardère et en partie pour avoir publié des articles jugés trop élogieux pour François Bayrou ou François Fillon quand le Premier ministre voulait se démarquer du président. Pourtant, le directeur de la rédaction du JDD s’était montré plus que courtois avec le pouvoir en censurant un article indiquant que Cecilia Sarkozy n’avait pas voté lors du second tour de la présidentielle, ce qui laissait augurer que la « réconciliation » du couple n’était qu’un rabibochage de façade construit le temps des élections. Le chapitre de « Sarko m’a tuer » qui lui est consacré indique aussi qu’Espérandieu a également entrepris quelques démarches pour apaiser la colère présidentielle. Malgré tout, Pour Davet et Lhomme, « c’est son indocilité qui l’a perdu » (p. 94), car c’est un journaliste « préférant sa liberté » aux honneurs (p. 96) et qui « a toujours préféré les bouclages tardifs aux cérémonies officielles » (p. 93) et « n’a jamais été pris en flagrant délit de censure » (p. 98).
 
PPDA, Genestar et Espérandieu sont présentés dans « Sarko m’a tuer » comme de courageux journalistes alors même que les faits exposés dans ce livre démontrent le contraire. Réflexe corporatiste des deux auteurs ou bien les actes décrits ont atteint un tel degré de banalité dans la presse que cela ne heurte pas les deux reporters du Monde ? Le fait que Genestar, Espérandieu et PPDA reconnaissent s’être autocensurés et/ou avoir entrepris des démarches d’apaisement tout en proclamant leur indépendance sans voir l’apparent paradoxe plaide, malheureusement, en faveur de la seconde hypothèse.
Dans le chapitre qui lui est consacré, Alain Genestar assure qu’il n’a jamais reçu d’instructions et qu’il n’a jamais été censuré par le propriétaire de Paris-Match. Par le passé, Patrick Poivre d’Arvor aussi a clamé haut et fort son indépendance en assurant qu’il n’avait (presque) jamais reçu de consignes. C’est sans doute vrai. Dans leur livre « La fabrique de l’opinion publique » (Le Serpent à plume, 2003), Noam Chomsky et Edward S. Herman déclaraient : « étant donné les impératifs de l’organisation d’entreprise et le fonctionnement des divers filtres, [la] réussite [des personnels médiatiques] exige d’eux qu’ils se conforment aux besoins et aux intérêts des secteurs privilégiés. Dans les médias comme dans toute autre institution d’importance, ceux qui n’affichent pas les valeurs et les perspectives requises risquent d’être considérés comme des « irresponsables », des « idéologues » - c’est-à-dire comme des aberrations qu’il vaut mieux larguer en route. Il est possible que quelques exceptions réussissent à subsister mais le schéma est envahissant et tout y est prévu. Ceux qui s’y adaptent en toute honnêteté seront libres de s’exprimer sans grand contrôle institutionnel et il leur sera facile d’affirmer qu’ils ne ressentent aucune obligation de se conformer au modèle : les médias sont « libres », en effet, pour ceux qui adoptent les principes nécessaires à leur « dessein social ». [...] Les mass media sont des institutions idéologiques efficaces et puissantes et leur modèle de propagande dépend [...] d’une intériorisation des hypothèses consensuelles et de l’autocensure, sans qu’il soit besoin de recourir à une coercition ouverte. » (pp. 239-240, 242).
 
PPDA, Genestar et Espérandieu ont été les victimes de la dimension pathologique et des amitiés puissantes de Nicolas Sarkozy dans les médias. Cela ne doit pas nous faire oublier qui ils sont ni prendre leur conformisme pour de l’indépendance ou de la liberté.
On peut dénoncer, par principe, le sort de l’abbé de Vilecourt sans le prendre pour  le chevalier de La Barre.

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BFR 06/10/2011 15:19


Si ces journalistes sont dans la lignée des "Nouveaux chiens de garde", comment qualifier CPPN ? Le loup de la fable "Le loup et le chien" ?

Agréable de voir un billet parfois plus léger ponctuer le rythme de ce blog, même si le sujet n'est pas moins plombant.