Lundi 16 mai 1 16 /05 /Mai 22:08

On croit que certaines questions sont closes, qu’on a changé d’époque et que certaines pratiques appartiennent au passé. Et puis on ouvre la presse et on se rend compte que l’idée selon laquelle le monde progresse inexorablement est à la fois une jolie idée et une belle connerie.

Moins d’une semaine après qu’éditorialistes et hommes politiques se sont extasiés sur  les vertus des exécutions extrajudiciaires dans le cas d’Oussama Ben Laden, la presse française, à la suite des médias états-uniens, a décidé de se lancer dans un grand débat.

Non pas sur le problème théorique consistant à déclarer que la démocratie se porte mieux quand des dirigeants élus commandent une exécution sans procès. Pas plus sur la pertinence d’une information qui prend pour argent comptant tout ce qui émane d’un État comme une vérité révélée.

Non !

Ces questions n’ont pas lieu d’être et toute interrogation sur ce sujet est renvoyée au qualificatif infamant de « conspirationiste ».

Le débat « relancé » porte sur les mérites de la torture.

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 On m’aurait dit, il y a une quinzaine d’années, que les grands médias, qui passent leur temps à légitimer leur existence en se parant du manteau de la défense de la démocratie, en viendraient à peser le pour et le contre de la torture, je ne l’aurais pas cru. Pas besoin de débat sur un tel sujet, non ? Bon, ben il faut croire que si. Décidément, le moi d’il y a 15 ans était vraiment d’une naïveté confondante.

En 2001, à la suite des attentats de New York et Washington, la présidence Républicaine et le parlement Démocrate US avaient adopté une série de mesures remettant en cause l’État de droit aux États-Unis : l’USA Patriot Act. Les mesures « temporaires » de cette législation ont été prolongées puis une partie d’entre elles est devenue définitive avec l’aval de l’administration Obama. Cette dernière s’est contentée d’en annuler quelques unes des plus voyantes et des plus contestées. Toujours en 2001, le département de la Justice avait rédigé un certain nombre de mémos autorisant l’armée et les services de renseignement US à ne pas respecter la Convention de Genève et à pratiquer la torture, notamment la torture par l’eau ou waterboarding, une pratique consistant à faire subir au prisonnier une simulation de noyade. L’administration Obama a interdit cette pratique mais a refusé la mise en place d’une Commission d’enquête sur son utilisation et a laissé la CIA détruire des preuves de son utilisation, telles que des vidéos de ces séances. Elle a également promis la disparition des prisons secrètes de la CIA sans qu’il soit possible de déterminer si ces centres de torture ont effectivement disparu. On notera que, contrairement à ce qui avait été annoncé, la prison de Guantanamo n’a pas été fermée et que la prison de Bagram, en Afghanistan, détient toujours des centaines de prisonniers qui n’ont jamais été formellement accusés de quoi que ce soit.

A la suite de l’exécution annoncée d’Oussama Ben Laden, certains Républicains (à l’exception notable de John McCain) qui accusaient les Démocrates de ne pas se montrer assez fermes dans leur lutte contre le terrorisme, embarrassés de perdre l’un de leurs principaux arguments contre l’administration Obama, assurèrent que c’était la pratique de la torture qui avait permis de débusquer Ben Laden. Bref, que le mérite leur en revenait puisque eux avaient accepté de prendre les mesures qui s’imposaient. Cette position fut notamment défendue par John C. Yoo, l’auteur du mémo créant le concept de « combattant illégal », création juridique permettant de ne pas faire bénéficier aux individus arrêtés dans le cadre de la « guerre au terrorisme » de l’habeas corpus ou des Conventions de Genève. Depuis, le débat fait rage, y compris au sein de personnalités nommés par Barack Obama ou de figures du parti Démocrate. Si des sénateurs Démocrates et des membres de l’administration Obama ont assuré que les « interrogatoires musclés », pour reprendre l’euphémisme hypocrite utilisé par ceux qui refusent de parler de torture, n’avaient joué qu’un rôle marginal dans la localisation de Ben Laden, Léon Panetta, qui a récemment quitté son poste de directeur de la CIA pour prendre la tête du Pentagone en remplacement de Robert Gates, a déclaré que les tortures par l’eau avaient joué un rôle important dans la découverte du patron d’Al Qaïda. Il conclut son intervention en déclarant que, par conséquent, l’utilisation du waterboarding restait « une question ouverte ».

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Méchante torture archaïque

 

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Gentille torture moderne

 

La pertinence de ces déclarations contradictoires est impossible à établir. Par définition, les actions des services de renseignement sont secrètes et ce qui en est révélé n’émane que de sources qu’il n’est souvent pas possible de recouper par d’autres moyens. La règle journalistique devant les affirmations ayant ces origines devrait être de rappeler systématiquement la source et d’user du conditionnel. Une règle dont s’affranchissent allègrement la plupart des médias français.

Alors, la torture, utile ou pas dans la traque de Ben Laden ? Impossible à dire avec certitude mais on pourrait rappeler que, bien souvent, cette pratique est considérée avec suspicion par les services de renseignement comme source d’information car, sous la torture, un individu raconte n’importe quoi pour faire cesser la souffrance. Elle est en revanche inestimable pour qu’un individu s’accuse de tout ce qu’on veut ou pour « retourner » un adversaire, d’où son intérêt dans les guerres contre-insurrectionnelles et les luttes contre les guérillas. Elle est également très utile comme instrument de terreur afin de dissuader une population de se rebeller et mieux la soumettre. En revanche, il devrait sembler évident que ces pratiques sont incompatibles avec les valeurs démocratiques. « Devrait » car nombreux sont les éditorialistes et hommes politiques qui s’accommodent très bien d’un discours soutenant la démocratie et justifiant, explicitement ou non, la torture.

Aux États-Unis, les néoconservateurs, souvent présentés comme des néo-wilsoniens qui rêvent d’étendre la démocratie dans le monde, comptent de nombreux défenseurs actifs de la torture. Ainsi, le psychiatre Charles Krauthammer, éditorialiste au Weekly Standard, au Washington Post et à Fox News (entre autres) et porte-parole du courant néoconservateur, a fréquemment défendu l’usage de la torture tout en réclamant, au nom de la généralisation de la démocratie, le renversement de la plupart des États arabes, surtout s’ils sont hostiles à Israël. Il n’est pas le seul avec ce type de positions.

Aujourd’hui, la torture est une pratique courante des héros dans les fictions états-uniennes. En janvier 2007, le mensuel US Harper’s Magazine avait comptabilisé 624 scènes de torture entre 2002 et 2005 dans les fictions de prime time aux États-Unis contre 110 dans les sept années précédentes. La nouveauté était que, non seulement la torture était généralisée, mais qu’elle était désormais pratiquée par des personnages présentés comme positifs. La série 24 est évidemment le porte étendard de cette banalisation de la torture, celle-ci étant de plus en plus présente au fur et à mesure des saisons, devenant l’unique technique d’interrogatoire, et suscitant de moins en moins de remords chez ses utilisateurs.  

Le contexte intellectuel favorisant la torture ne s’arrête évidemment pas aux frontières états-uniennes et des personnalités médiatiques françaises ont défendu son utilisation, à mots couverts cependant. Le 16 août 2007, Robert Ménard, ancien président de Reporters sans frontières, se montra particulièrement complaisant à l’égard de ces pratiques, sur France Culture, dans une émission consacrée à la mort de Daniel Pearl. Pierre Lellouche, dans une conférence à l’IEP de Lille à laquelle j’assistais, le 30 octobre 2008, déclara à propos de la Guerre en Afghanistan : « La France doit comprendre que nous sommes dans une guerre anti-insurrectionnelle. Malheureusement, la France a désappris ce qu’elle avait appris au Vietnam et en Algérie. ». Cette déclaration stupéfiante ne suscita aucune réaction de la part des spectateurs. Peut-être parce que les participants ne réalisèrent pas que celui qui n’était encore que député de Paris, fin connaisseur des questions militaires, évoquait les travaux du colonel Roger Trinquier, officier français en Indochine et en Algérie, qui théorisa l’utilisation de la torture et d’escadrons de la mort dans son livre « La guerre moderne », souvent considéré comme le principal manuel de guerre contre-insurrectionnelle. La conférence touchait à sa fin et je ne parvins pas à creuser ce point en posant à Pierre Lellouche une question sur ce sujet.

Dans ce climat, la possibilité de l’utilisation de la torture dans l’enquête menant à l’exécution de Ben Laden n’a été accueillie que par des commentaires s’abstenant de réelle condamnation de la part des principaux médias français. Tous s’accordaient pour dire que « le débat était relancé », approuvant par cette formule le fait qu’il soit possible, dans un pays se présentant comme démocratique, de discuter tranquillement de l’utilisation de la torture, en jugeant ses avantages et ses inconvénients. Ainsi, Le Parisien titrait : « Traque de Ben Laden : le débat sur la torture relancé » (4 mai). Le site de TF1 allait dans le même sens : « La mort de Ben Laden relance le débat sur la torture ». Le 5 mai, 20 minutes formulait le débat sous forme de question : « Ben Laden éliminé, Bush et la torture réhabilités ? ». Sur Rue 89, le 4 mai, Pierre Haski titrait son article : « Ben Laden retrouvé grâce à la torture ? Les pro-Bush jubilent » et si le journaliste atlantiste voyait surtout un succès de Barack Obama, il reconnaissait du bout des lèvres l’efficacité du waterboarding et écrivait en intertitre de son article : « Le retour du « waterboarding », dégât collatéral du succès d’Obama ».

Il y a également ceux qui refusent de parler de torture et préfèrent parler de « techniques d’interrogatoire » ou d’ « interrogatoires musclés ». C’est cette dernière dénomination qu’a choisi Le Figaro du 4 mai : « Interrogatoires musclés : le débat relancé aux États-Unis », un article dont la tonalité tranche avec l’article de Jean-Sébastien Stehli (« Ben Laden : le mythe du succès de la torture »), toujours du Figaro, qui condamne fermement la torture le 5 mai, mais sa dénonciation sans ambiguïté de ces pratiques a été reléguée aux pages « Blog » par la rédaction du journal.

 

Dans un tchat réalisé avec avec les lecteurs du Monde, le 5 mai, la directrice de la rédaction du quotidien vespéral, Sylvie Kaufmann, préfère parler de « débat sur les techniques d’interrogatoire » et tient des propos assez ambigus sur le sujet. Ainsi, elle cite les arguments des uns et des autres mais ne condamne jamais elle-même ces pratiques. Elle affirme que Ben Laden a été trouvé grâce aux interrogatoires des prisonniers dans les prisons secrètes de la CIA (ah bon ?) sans rappeler que la torture y était pratiquée. Elle parle effectivement de torture mais ne qualifie jamais explicitement comme tel le waterboarding. En lisant cette discussion avec les lecteurs, l’impression qui demeure est que Sylvie Kaufmann a surtout souhaité ne froisser personne en condamnant fermement la torture ou en l’approuvant clairement, position d’équilibriste qui en dit long sur le climat actuel. Cela laisse songeur quand on pense que Le Monde continue de tirer une partie de sa légitimité de la dénonciation des tortures pendant la Guerre d’Algérie.

Enfin, il y a ceux qui reprennent avec enthousiasme la rhétorique des partisans de George W. Bush et qui, tout en refusant de la nommer comme telle, justifient la torture et y voit le meilleur outil contre le terrorisme, tel Evelyn Joslain, « spécialiste des États-Unis », interviewée sur le très droitier site Atlantico.fr (« Et si la mort de Ben Laden était la victoire de Bush ? », 5 mai 2011). Elle profite de l’interview pour demander qu’on cesse d’enquiquiner les tortionnaires avec des règles désuètes et qu’on les laisse travailler : « Si Obama veut (…) garder le bénéfice [de la mort de Ben Laden] - cela ne peut durer que quelques jours puis s’arrêter - il doit alors retourner complètement sa veste et adopter la politique étrangère de Bush pour en terminer avec les terroristes partout où ils se trouvent. L’armée américaine se bride elle-même : Obama a commencé par débaptiser la “Guerre contre la terreur”. Sans parler des harcèlements incessants à l’endroit des interrogateurs américains. ». Les pauvres !

 

 

Oh ! Bien sûr, personne n’en est encore à déclarer clairement : « Moi, je kiffe la torture » (pour reprendre le style littéraire d’Alain Duhamel). Non ! On est des démocrates made in « pays-des-droits-de-l’homme » quand même !

Mais on commence à se poser la question. On « relance le débat ». On envisage la torture comme un mal nécessaire, sans le dire, ou on l’approuve clairement en la rebaptisant pour ne pas heurter les oreilles trop chastes. On explique qu’il s’agit d’un problème « complexe » et que « tout n’est pas si simple ».

Et, progressivement, on accentue le glissement vers un vocabulaire orwellien et on anesthésie toute condamnation de la torture derrière le ronronnement de « débats » imbéciles.

 

Par CPPN
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Commentaires

Je suis en train de lire un bouquin qui aborde le sujet de la torture : La stratégie du choc de Naomi Klein.

Le premier chapitre analyse l’utilisation de la torture par la CIA et les régimes totalitaires des années 60-70 : influencée par des expériences dignes du Shock Corridor de Fuller à l’université McGill, la CIA avait sorti un joli manuel (le KUBARK Counterintelligence Interrogation) prônant l’utilisation des électrochocs. L’objectif sous-jacent de la torture était de détruire les individus, détruire leur personnalité et leur conviction et, comme tu le signales, à plus grande échelle, terroriser la population et détruire la résistance au régime.
Les expériences à McGill tentaient également de reconstruire la personnalité des torturés dans le champ de ruines laissé par les électrochocs mais cette partie s’est révélée être un échec.

La suite du bouquin est d’ailleurs intéressante, l’auteur montre comment cette même logique a été et est utilisée sur des pays par les économistes néo-libéraux de l’école de Chicago : ces derniers attendent ou provoquent un choc très violent sur un pays (crise, cataclysme, guerre...) pour, lorsque celui-ci est déstabilisée, reconstruire le système selon la vision Friedmanienne de l’économie, soit privatisation, dérégulation et coupes budgétaires.
Commentaire n°1 posté par Abdul Alhazred le 04/06/2011 à 09h32
Certains "interrogateurs" publient leurs mémoires : http://www.wired.com/dangerroom/2011/07/am-i-a-torturer/all/1
Commentaire n°2 posté par mad le 04/07/2011 à 14h12
Comment le quotidien L’Alsace banalise la torture : http://www.acrimed.org/article3820.html
Commentaire n°3 posté par Joelle le 04/05/2012 à 10h45

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