Placement de produits

Publié le par CPPN

Il existe une pratique agaçante mais de plus en plus fréquente dans la production audiovisuelle : le placement de produits. Il s’agit d’une technique de marketing consistant à afficher des marques au milieu des films, téléfilms ou des séries afin d’en vanter les mérites, ou de les présenter sous un jour favorable. Le procédé ne date pas d’hier (les compagnies de transports ferroviaires et maritimes avaient incité Jules Verne à placer leurs noms dans son « Tour du monde en 80 jours » en 1873) mais il s’est considérablement développé ces dernières années, au point de susciter la colère de la Writer Guild of America. Si cette pratique est, avant tout, courante dans les œuvres de fiction audio-visuelles, on la trouve également dans des documentaires. Ainsi, Al Gore, dans son « Une Vérité qui dérange », multiplie les plans où l’on aperçoit le logo d’Apple, dont il est membre du Conseil d’administration.

C’est une pratique qui m’agace au plus haut point et que je trouve d’une totale vulgarité : je regarde une histoire qui m’intéresse et, au milieu, un personnage me vante ou présente les « bienfaits » d’un produit. Ca me sort de l’histoire presque immédiatement. En fonction de mon humeur et de l’image que j’ai de l’intégrité des scénaristes ou des réalisateurs d’une œuvre, cela m’inspire soit un profond mépris pour ceux qui consentent à faire du racolage publicitaire de bas étage, soit une certaine tristesse pour des artistes qui n’ont pas d’autres choix que de faire ce type de compromissions s’ils veulent bosser ou porter à l’écran leurs projets.

Je suis également partagé entre ces deux sentiments quand je vois la dernière cible des placements produits : les révolutions dans le monde arabe. Et comme dans les œuvres de fiction, ce placement de produits est réalisé avec la même vulgarité, la même bêtise et le même mépris pour les vrais acteurs de l’histoire.

 

Parmi tous les manifestants ou victimes de la révolution égyptienne, les médias occidentaux ont décidé d’en starifier un : Wael Ghonim. Cet Egyptien ne peut pas réellement se targuer d’avoir réalisé une action déterminante, ce n’est pas un opposant historique et il n’ambitionne pas, si on en croit ses dires, de peser, dans l’avenir, sur l’évolution égyptienne. Mais son profil correspond en tout point aux critères marketing qui font d’un opposant à un régime un bon opposant du point de vue médiatique. En effet, Wael Ghonim est un jeune égyptien parlant anglais sans problèmes, qui a fait ses études aux États-Unis, qui a épousé une citoyenne états-unienne, qui travaille dans les nouvelles technologies et en vante constamment les mérites, qui est cadre (chef marketing pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord) de l’entreprise Google aux Emirats Arabes Unis et qui est l’initiateur d’un groupe Facebook considéré dans les médias comme un des instruments de la mobilisation de la jeunesse égyptienne. Avouez que c’est quand même plus sexy qu’un crève la faim ne parlant qu’arabe ou un vieux militant qui, si ça se trouve, – sait-on jamais avec ces gens là ? – est influencé par les Frères musulmans ou le panarabisme ! A l’inverse, comme le décrit l’AFP, Wael Ghonim présente bien : « allure de jeune premier, teint hâlé, lunettes d'intello et regard brillant ». Excusez-moi, mais ça a quand même une autre gueule que le pouilleux moyen de la place Tahrir.

Si on en croit l’histoire telle qu’elle nous est racontée dans les médias, Wael Ghonim a été scandalisé par les images de répressions qu’il a pu voir en Egypte et il a décidé de fonder un groupe Facebook, « Nous sommes tous Khaled Saïd », du nom d’un jeune homme égyptien arrêté et battu à mort par les nervis de Moubarak. Dans ce groupe, il appelle à manifester. Se rendant en Egypte, il est arrêté par la police égyptienne et il est détenu pendant 12 jours avant d’être libéré. A sa libération, il est reconduit chez lui, en voiture, par Hossam Badrawi, apparatchik du parti d’Hosni Moubarak et qui en fut l’éphémère secrétaire général, poste où il fut nommé en remplacement de Gamal Moubarak et dont il démissionna le jour du départ du dictateur égyptien. Hossam Badrawi aurait joué un rôle dans cette libération, prélude à la surmédiatisation du jeune homme. Suite à cet épisode, Wael Ghonim a répondu à de nombreuses interviews où ses larmes ont ému l’opinion et l’ont transformé en « icône ».

Rien ne me permet de douter de la véracité de cette histoire ou de la sincérité du jeune homme en dépit de ma méfiance instinctive pour les histoires trop bien ficelées et trop propres et pour les figures qui émergent si rapidement dans le champ médiatique. Car, en effet, depuis sa libération et ses interviews, rares sont les médias qui n’ont pas tressés les lauriers du « cyberdissident ». Le Monde l’a vu comme « la nouvelle icône de la révolution égyptienne », image reprise sur TV5 Monde ou le Nouvel Observateur, entre autres, et, dans un éditorial louangeur, Caroline Fourest, le présente comme « le visage » de la révolution égyptienne et l’invite à accepter le rôle de « leader » de cette révolution que la population égyptienne – d’après elle – veut lui conférer. Libération le présente comme le « symbole de la contestation égyptienne », Paris Match comme un « héros » et le Figaro, où Etienne Mougeotte aime bien la trilogie Matrix, comme un « cyberhéros ».

Réinventant l’histoire, beaucoup assurent que c’est son initiative sur Facebook qui a été le véritable déclencheur de la révolte, oubliant que les manifestations se succèdent en Egypte depuis les dernières élections parlementaires truquées. Mais ces manifestations n’avaient pas d’échos jusqu’à ce que les évènements tunisiens n’incitent les médias à s’intéresser aux révoltes dans le monde arabe.

Si, comme je l’ai déjà écrit, je n’ai pas de raisons de douter de la sincérité de Wael Ghonim, j’ai beaucoup plus de soupçons sur ses promoteurs et sur le discours médiatique entourant le jeune homme. En effet, dans la plupart des articles qui lui sont consacrés, Wael Ghonim sert de vecteurs de marque, pour ne pas dire d’homme sandwich, à quatre « produits » placés aux forceps dans l’histoire médiatique de cette révolution.

Premier placement produit : Google. Cadre de cette entreprise, l’évocation de Wael Ghonim a permis de parler en bien de l’ogre d’Internet, mettant opportunément sous le tapis les ambitions hégémoniques de cette entreprise et ses compromissions avec d’autres régimes dictatoriaux dont elle accepte de valider la censure. Reuters a présenté Ghonim comme « un porte parole en or » pour la marque et beaucoup d’articles ont rappelé que Google avait mis en place un système permettant aux jeunes Egyptiens de contourner le blocage du net par le pouvoir. Sur son site internet, TF1 explique « Comment Google a aidé la révolution égyptienne » et passe un grand coup de langue virtuel sur le fondement numérique de la jolie entreprise.

 

Deuxième placement produit : Facebook. Ghonim a multiplié les références au réseau social, alimentant les éditoriaux idiots sur la « révolution Facebook », expression qui avait déjà fleuri au moment de la révolte tunisienne, confondant allègrement un des moyens de communication utilisés par les contestataires avec l’origine du mouvement et sa forme réelle : les manifestations, les grèves, les blocages et les affrontements directs. Sur CNN, Ghonim a déclaré, contre toute évidence : « Cette révolution a commencé sur Facebook » et a ajouté « J'aimerais rencontrer son fondateur Mark Zuckerberg un jour et le remercier. ». Si les services de communication de Facebook ne sont pas totalement à la masse, cette rencontre devrait avoir lieu tôt ou tard. Le site internet du Monde a placé en évidence, la chronique d’une de ses abonnées qui parle, elle aussi, de « révolution Facebook » et cite un manifestant égyptien, réel ou non, hurlant « « Il [Moubarak] est parti, nous sommes libres, merci Facebook ! » avant de se lancer dans un panégyrique de Mark Zuckerberg et de déclarer « Facebook libère la planète ». L’AFP parle, quant-à-elle, de « la magie de Facebook » qui a mobilisé les masses égyptiennes.

 

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Troisième placement produit : Hossam Badrawi. Ce cacique du régime est présenté partout comme un « libéral » au sein du parti d’Hosni Moubarak, qui lui a confié la direction du PND avant que Badrawi démissionne, en même temps, de son secrétariat général et du parti. C’est lui qui a libéré Wael Ghonim de prison et l’a fait raccompagner en voiture. A son propos, Ghonim a déclaré : «Je ne le remercie pas. Il n’a fait que son devoir parce que je suis un jeune qui aime l'Egypte et un fils d'Egypte. (...) Je lui ai dit : 'Je ne veux voir le logo du PND dans aucune rue d'Egypte, je ne veux plus voir le PND'.» «Je lui ai demandé de démissionner ; ce serait la seule décision qui me ferait le respecter», souhait exaucé par Badrawi peu après. D’après la légende médiatique, Badrawi aurait décidé d’intervenir personnellement pour libérer le jeune homme après que sa fille, participant aux manifestations de la place Tahrir, lui en ait parlé.

C’est beau.

Un peu trop peut-être.

Badrawi est loué dans la presse comme un homme de consensus ayant de bons rapports avec l’opposition égyptienne et il faisait parti des réunions organisées par le pouvoir avec l’armée et des activistes, triés sur le volet, en vue d’une passation de pouvoir entre Moubarak et Omar Souleimane. Membre du Forum économique international égyptien, organisation souhaitant « l’intégration » de l’économie égyptienne dans l'économie globalisée et le développement des investissements européens et états-uniens en Egypte, il est régulièrement invité en Europe et aux États-Unis et participe fréquemment aux conférences organisées par différents think tanks élitistes. Il a ainsi été régulièrement invité par le Project on Middle East Democracy, une association partageant bien des membres avec la National Endowment for Democracy (NED). La NED, fondée par Ronald Reagan en 1982, et dont le budget est largement décidé par le Congrès états-unien dans celui du département d’État, finance de nombreux programmes, associations ou individus dans le monde sélectionnés pour leur attachement, au moins formel, à la démocratie et, réel, aux liens avec Washington. De l’aveu même d’Allen Weinstein, dont les analyses contribuèrent à la création de la fondation : « une grande partie de ce que nous faisons aujourd’hui a été faite clandestinement il y a 25 ans par la CIA » (Washington Post, 22 septembre 1991). Sans surprise compte tenu de son parcours, l’ancien vice-secrétaire à la Défense de George W. Bush, Paul Wolfowitz, présente Badrawi comme une personnalité « intéressante » pour succéder à Hosni Moubarak sur le blog de l’American Enterprise Institute, think tank rassemblant la crème des néoconservateurs.

Enfin, dernier placement produit : « l’Occident ». Car derrière la figure de Wael Ghonim, c’est un modèle occidentalisé de dissident qu’on nous vante. Un dissident convaincu que l’opposition à Moubarak est née sur internet (comme si les opposants historiques ne croupissaient pas en prison ou en exil depuis plus de 30 ans et n'avaient rien fait) et qui déclare : «Si vous voulez libérer une société, il suffit de lui donner l'accès à Internet» ou «Ceci est la révolution des jeunes de l'internet, qui est devenue la révolution des jeunes d'Egypte, puis la révolution de l'Egypte entière». C'est beau comme une pub pour Free. La Tribune assure, elle-aussi,  qu’Internet est « la matrice de la révolution arabe ». Caroline Fourest, dans la chronique que j’ai déjà citée, parlant de l’arrestation de Wael Ghonim, développe une logique analogue, ajoutant à cela une lecture un rien condescendante : « Il a passé douze jours, les yeux bandés, entre les mains de la redoutable sécurité du régime. Des policiers désemparés. Ils n’ont cessé de lui demander : comment as-tu fait une chose pareille ? Pour qui travailles-tu ? Quelle puissance étrangère ? Ils ont eu si peur de lui et de son pouvoir magique – entendez numérique – qu’ils ne l’ont même pas torturé… Toute la fracture du monde arabe, entre sa vieille garde et sa jeunesse, se trouve résumée dans cet interrogatoire surréaliste. ». Ghonim a donc été enlevé par des primitifs prenant internet pour de la magie. Il a eu de la chance, ils ne l’ont pas mangé. On ne sait jamais avec les sauvages.

Les médias se sont également beaucoup étendus sur la supposée large présence du slogan « Yes we can » dans les manifestations et ont loué le fameux « discours du Caire » de Barack Obama, notre seigneur juste et bon. Ainsi, par la grâce de la technologie occidentale, d’entreprises occidentales, du modèle occidental, d’un meneur révolutionnaire occidentalisé et d’un potentiel prochain dirigeant égyptien au mieux avec les élites économiques états-uno-européennes, l’Egypte aurait souhaité, non pas, la fin d’un régime dictatorial soutenu à bout de bras par les capitales européennes, Tel-Aviv et Washington, mais nous ressembler plus encore. Le fait qu’une envie de développement économique et politique local souhaitant s’affranchir de l’écrasante mainmise néocoloniale états-unienne et israélienne puisse être le souhait des manifestants n’est pas pris en considération. D’ailleurs, pour la presse, les révolutions égyptienne et tunisienne sont finies. Les dictateurs sont partis, les systèmes demeurent en grande partie et les nouveaux pouvoirs ne remettent pas en cause les accords économiques et stratégiques passés. Que faudrait-il changer d’autre ? De toute façon, c’est soit ça, soit la dictature islamiste. Il n’y a pas d’alternatives, pas de troisième voie, pas d’options de développement local original à inventer. Où comment blanchir à peu de frais le rôle des États-Unis et de leurs alliés dans le maintien au pouvoir d’une dictature et vanter un système qu’on nous présente comme la seule option à nous aussi.
 
 La directive européenne 2007/65/CE a autorisé dans les pays de l’Union européenne le placement de produits dans les programmes de fiction. Cette directive a été adoptée ou est en cours d’adoption dans les législations des États membres. Mais leurs promoteurs ont rassuré les consommateurs citoyens : cette directive ne permet pas de placer des produits dans les programmes informatifs et éducatifs.
En même temps, ce n’est pas la peine.
 
Pour ça, la propagande, ça existe déjà.

 

 

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Moi aussi je veux devenir une star.

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ITK 25/02/2011 14:09


Désolé pour toi et ta célbrité mais pour l'instant, les CPPN restent cela: http://fr.wikipedia.org/wiki/Classe_pr%C3%A9-professionnelle_de_niveau

Cela dit, ne t'arrête pas, c'est un plaisir de te lire.


BFR 21/02/2011 14:53


ça marche si je te poste sur Google Buzz au lieu de Facebook ? ;)


CPPN 21/02/2011 15:30



Tu fais ce que tu veux ! ;)