Le renouveau de la pensée surréaliste à l’ENS

Publié le par CPPN

 

On avait peut-être considéré un peu rapidement que le mouvement surréaliste était mort. C’est probablement pour relancer les pistes de réflexion lancées par ce courant que la directrice de l’Ecole normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm, Monique Canto-Sperber, a publié dans Le Monde daté du 28 janvier une tribune intitulée « Pourquoi j’ai annulé un meeting propalestinien ».

Reposons un peu le contexte.

Un colloque-débat devait être organisé le 18 janvier 2010 dans les locaux de l’Ecole normale supérieure et rassembler différentes personnalités, avec comme invité vedette Stéphane Hessel. Les organisateurs affirment qu’ils ont toujours présenté cette conférence comme un débat autour de la criminalisation de la campagne BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions, c’est-à-dire, pour faire court, l’appel au boycott de biens israéliens produits dans les colonies illégalement occupées selon le droit international ou de tous les produits israéliens ; les avis divergent parmi les partisans de cette campagne sur l’étendu du boycott) accusée d’être discriminatoire. De son côté, la direction de l’ENS assure qu’on lui a mensongèrement présenté ce projet comme un débat sur la liberté d’expression alors qu’il s’agissait d’organiser un « meeting propalestinien ». Les organisateurs répondent que, si tous les participants sont hostiles à la criminalisation du mouvement BDS pour « discrimination », ils ne sont pas tous « propalestiniens » et ne sont pas tous favorables au BDS même s’ils reconnaissent tous le droit à ses partisans de s’exprimer (c’est notamment le sens d’une partie des explications de Dominique Vidal dans Mediapart, critiquant une dépêche AFP sur le sujet). 

Le 12 janvier, Monique Canto-Sperber annule le colloque, ce qui provoque rapidement les acclamations de Richard Prasquier, président du CRIF (Conseil « représentatif » des Institutions juives de France, une organisation qui n’est plus représentative d’autre chose que des idées du Likoud depuis un certain temps déjà). Le 13 janvier, ce dernier signe un éditorial sur le site du CRIF se réjouissant de l’annulation et assurant qu'elle a eu lieu grâce à son organisation.

Mais, emporté par son élan, Richard Prasquier remercie pour leur participation à cette annulation différentes personnalités : Monique Canto-Sperber, Claude Cohen Tanoudij, Alain Finkielkraut, Bernard Henri Lévy et la ministre de l’Enseignement supérieure Valérie Pécresse.

Cette déclaration de triomphe circule largement sur internet et les opposants à l’annulation de la conférence dénoncent une censure organisée par le CRIF, d’abord sans réactions des médias mainstream. Puis, à partir du 17 janvier et d’une dépêche AFP mal rédigée, le sujet trouve un écho médiatique, partisans et détracteurs de la campagne BDS et/ou de l’interdiction de la conférence s’affrontant par voie de presse.

Bernard Henri Lévy assure bien vite après la médiatisation de l’affaire que (promis – juré) il n’est pour rien dans cette interdiction. Dans Le Point de cette semaine (étrangement dépourvu d’articles sur les Francs-maçons malgré la présence d'articles de Sophie Coignard, spécialiste des dossiers chocs sur le sujet), son Bloc Note est même intégralement consacré à cette affaire.  

Il y assure que, non seulement, il n’a pas demandé l’annulation du colloque mais qu’il regrette cette décision car, je cite : « j'aurais été heureux, au contraire, de pouvoir présenter à des interlocuteurs de bonne foi des textes, des faits et, au fond, des évidences qui leur avaient, semble-t-il, échappé : à savoir qu'on est en présence, là, d'une campagne savamment orchestrée mais mensongère, belliqueuse, antidémocratique et, pour tout dire, parfaitement infâme. »

Bref, si le colloque avait eu lieu, BHL s’y serait rendu et aurait révélé à l’assistance (forcément médusée et réceptive si elle était composée de gens honnêtes… c’est même à ça qu’on les reconnait) toute la vilénie du projet BDS, fournissant à l’auditoire des preuves incontestables de la fourberie de ses organisateurs (preuves, que, grand étourdi, il oublie de nous fournir dans son article). Nul doute qu’une participation de BHL à cette conférence aurait anéanti tout soutien populaire à la campagne BDS et, pourquoi pas, relancé le processus de paix ! Au lieu de cela, le colloque est annulé et ceux qui voulaient y participer croient que BHL a participé à son interdiction. Le destin des grands hommes tient décidément à peu de choses.

Frustré par cette occasion manquée, BHL oublie de préciser que c’est un éditorial du CRIF qui laisse penser qu’il a participé à cette annulation et non le fruit d’un fantasme des organisateurs de la conférence. Ce n’est pas très grave. Avec l’honnêteté qui caractérise le disciple de Jean-Baptiste Botul, il publiera un erratum dans le Bloc Note de la semaine prochaine qui, je l’espère, sera consacré aux preuves démontrant que les organisateurs de la campagne BDS sont de fieffés coquins.

Dans sa tribune du Monde, Monique Canto-Sperber est frappée  du même type de distraction que BHL : elle conteste le rôle du CRIF dans l'annulation du colloque mais oublie de préciser que la rumeur du rôle du CRIF vient du CRIF lui-même (et que Prasquier a même persisté dans cette affirmation une semaine après le premier éditorial). Cette succession d’oublis est regrettable parce que cela pourrait laisser penser à des gens mal informés que leurs adversaires sont des illuminés qui voient la main du CRIF partout, sans raisons. Gageons que Monique Canto-Sperber et BHL ne souhaitent pas une telle méprise et qu’il ne s’agit que d’oublis accidentels.

Dans son texte, Monique Canto-Sperber explique les VRAIES raisons qui l’ont poussée à annuler ce colloque.

Les raisons qu’elle avance sont, en premier lieu, d’ordre technique ou de principe : on lui avait menti sur le sujet du colloque (ce que les organisateurs démentent) et le sujet de la conférence risquait d’entraîner des problèmes de sécurité auxquels elle était incapable de faire face. Ensuite, elle indique qu’elle est opposée, à titre personnel, à la campagne BDS, occultant le fait que c’est également le cas de certains des participants de la conférence. Elle précise : « l'Ecole normale supérieure entretient des liens précieux d'un point de vue scientifique avec des universitaires et des équipes de recherche israéliennes. Aucune réunion publique appelant à les rompre n'aura lieu avec mon accord à l'ENS. ». Bref, elle admet que la possibilité que le boycott puisse être débattu était, en soit, un motif d’interdiction et que ce seul point aurait justifié l’interdiction du colloque, quelles qu’aient pu être les conditions d’organisation du débat.

Le Monde publie cette tribune en décrivant Monique Canto-Sperber comme une philosophe et comme directrice de l’ENS, ce qu’elle est indiscutablement. Mais pour bien comprendre le positionnement de l’auteur, il aurait peut-être fallu étoffer cette présentation. Il aurait été bon de rappeler que Monique Canto-Sperber est une participante assidue aux réunions du Cercle de l’Oratoire. Ce cercle de réflexion a été fondé au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 et rassemble les intellectuels français néoconservateurs. Sa revue, aujourd’hui en sommeil (voire morte), « Le Meilleur des mondes », avait comme ligne éditoriale globale que la fleur de la démocratie au Proche-Orient s’épanouissait mieux à l’ombre de char Abrams ou Merkava et loin des tatillonnes réglementations internationales et des objections gauchistes. Ceux qui ne partagent pas ce point de vue horticole y étaient largement présentés comme des antisémites, des antiaméricains, des partisans du totalitarisme ou des néostaliniens. Son comité de rédaction, dont Monique Canto-Sperber était absente même si elle fut interviewée dans le premier numéro, était intégralement composé de partisans de l’agression états-unienne contre l’Irak et une grande partie de ses membres, dont André Glucksmann, avait applaudi bruyamment l’attaque israélienne contre Gaza, la trouvant juste et mesurée. On comptait également parmi les membres de ce comité Pierre-André Taguieff, auteur à la pointe du dénigrement de Stéphane Hessel depuis que ce dernier a condamné la politique israélienne contre les Palestiniens.

Mais, outre les raisons d’organisation et l’opposition personnelle de Monique Canto-Sperber aux idées des participants du colloque annulé, la directrice de l’ENS invoque une autre raison : « Nous ne souhaitons pas la tenue à l'école de meeting sans débat, où l'on ne fait que confirmer à plusieurs l'énoncé d'un point de vue. »

Pas de meeting à l’ENS ! Voilà, c’est dit !

En février 2008, la prestigieuse école accueillit une réunion (ce n’était pas un meeting !) de soutien à l’ex-députée néerlandaise Ayaan Irsi Ali. Cette dernière, présentée par ses partisans comme la « Voltaire de l’islam », se vit remettre, en grande pompe, le Prix Simone de Beauvoir en présence, entre autres, de la ministre Rama Yade, de Ségolène Royale, de Bernard Henri Levy, de Caroline Fourest, de Philippe Val et de nombreux membres du Cercle de l’Oratoire. Il y fut demandé (mais probablement avec des arguments très différents et force foires d’empoigne, puisque ce n’était pas un meeting) la naturalisation française de cette pourfendeuse de l’islamisme (au sens - très ! - large) et il y fut rappelé la nocivité de l’antiaméricanisme (mais ce n’était pas un meeting !). Monique Canto-Sperber intervint personnellement dans cette réunion. Personne ne précisa que Ayaan Irsi Ali travaille désormais à l’American Entreprise Institute, think tank réactionnaire états-unien qui compte dans ses membres Newt Gingrich, Richard Perle, Paul Wolfowitz ou encore Dick Cheney, joyeuse troupe d’amoureux de la laïcité, de la démocratie, de la tolérance et des libertés. Si on en croit la page du site recensant ses articles et interventions, le rôle d’Ayaan Hirsi Ali y est principalement de rappeler à ses lecteurs : « les différences entre l’Occident et l’Islam- pourquoi l’un est si grand et l’autre si bas » et, depuis l’élection d’Obama, de soutenir les positions républicaines contre ce dernier au nom de sa grande cause : le péril islamiste. (voir au sujet de ce meeting de cette conférence, l’article qu’y consacra feu le Plan B dans son numéro d’avril 2008).

Ce colloque donna lieu à de nombreuses erreurs d’appréciation puisque la presse en parla comme d’un meeting (alors que de toute évidence ce n’en était pas un, Monique Canto-Sperber ne l’aurait pas permis) et, sur le site de Prochoix, Caroline Fourest remercia même Monique Canto-Sperber pour sa participation à l’organisation de ce meeting (qui n’en était pas un) dans les locaux de l’ENS.

Bref, au détour de sa tribune, Monique Canto-Sperber nous apprend la chose suivante : 

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Monique Canto-Sperber étant philosophe, je suppose qu’il s’agit d’une démarche interrogeant le mot et le concept de meeting dans une approche surréaliste. Mais là, ça devient trop balèze pour moi. Pour vous dire à quel point je suis largué : spontanément, j’aurais cru que Monique Canto-Sperber autorisait dans son école les meetings de ses amis politiques et interdisait ceux de ses adversaires alors que, de toute évidence, ce n’est pas ça.

En même temps, moi et la philosophie…

 

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Au Nord et deux balles Zac 02/12/2011 11:36

Le nOUvel Obs consacre un article assez décapant sur la direction de l'ENS par MCS : http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20111129.OBS5574/ens-une-ecole-au-bord-de-la-crise-de-nerfs.html

L'article pointe les recrutements très politiques de sa direction et les orientations budgétaires soutenant les angles de recherche conservateurs.

ben 27/03/2011 17:55


La nouvelle trinité:
http://www.dailymotion.com/video/xgs0aj_meeting-anti-islam-autorise-a-normal-sup-sperber-hypocrite_news