La « Rigueur de gauche », une vieille histoire

Publié le par CPPN

Le 18 décembre dernier, le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale et médiocre porte flingue élyséen, Christian Jacob, déclarait dans une « petite phrase » conçue tout exprès pour illustrer les pages « Ils l’ont dit » des quotidiens et hebdomadaires en manque de remplissage : « Il y a un seul socialiste au monde qui refuse les principes évidents d'économies et de réduction des déficits c'est Monsieur Hollande ! ». On retrouve dans cette phrase la plupart des éléments de langage de l’UMP dans le style « au secours et planquez vos sous la gauche reviens ». De telles envolées ont plusieurs objectifs : accréditer l’idée que la droite serait une meilleure gestionnaire que la gauche (alors que la dette française et les déficits se sont envolés sous l’ère Sarkozy), contribuer à l’idée, déjà popularisée par de nombreux éditorialistes, que la gauche française est archaïque (parce que pas assez de droite) et surfer sur les vieilles craintes d’un électorat de droite traditionnelle qui s’est depuis longtemps auto-persuadé qu’il suffit d’avoir l’étiquette « socialiste » pour faire exploser les impôts et se lancer dans une véritable gabegie budgétaire.

 

Si on observe honnêtement la carrière de François Hollande, on remarque que la phrase de Christian Jacob contient deux absurdités évidentes : le candidat du PS est bien décidé à appliquer la doxa consistant à « réduire les déficits » (c'est-à-dire à couper dans les dépenses publiques) et il est tout sauf socialiste. Il suffit de lire « la lettre ouverte aux Français »  de François Hollande publiée dans Libération pour constater que le candidat du PS, lorsqu’il énonce ses priorités et les preuves de sa « volonté », déclare qu’il souhaite « rétablir les comptes publics » avant d’évoquer une relance de la croissance. Je ne pense pas que cet ordre de présentation des priorités soit dû au hasard. Dans une interview, toujours publiée par Libération, le journal de campagne (de moins en moins) officieux du candidat socialiste, il avait également tenté d’expliquer en quoi sa rigueur « de gauche » diffèrerait de celle de l’actuelle majorité.

 

La petite sortie de Christian Jacob n’est qu’une conséquence d’un des débats récurrents de la campagne présidentielle : puisque la rigueur est obligatoire (et peu importe qu’elle ne soit qu’une option parmi d’autres puisque éditorialistes et hommes politiques la réclament, elle est devenue obligatoire) comment la gauche (par nature dispendieuse dans la vulgate médiatique) va-t-elle s’adapter ? Nombre d’éditorialistes donnent leurs conseils pour réaliser une bonne « rigueur de gauche » (quel que soit le nom qu’ils lui donnent). Ainsi, Jacques Attali appelle depuis longtemps à « une rigueur socialement juste », expression chipée à François Mitterrand qui a été également reprise par Olivier Ferrand, le président de la Fondation « progressiste »  Terra Nova et candidat PS aux législatives dans les Bouches-du-Rhône. Serge July dans les Inrockuptibleset Vincent Giret dans Libération, deux titres étiquetés à gauche mais propriétés de banquiers d’affaires (respectivement Matthieu Pigasse et Édouard de Rothschild), appelaient eux-aussi à une sorte de « rigueur de gauche » .

Volontairement ou non, tous ses commentateurs politiques oublient que l’expression « rigueur de gauche » est plus ou moins un pléonasme. En effet, le terme de « rigueur » pour désigner des coupes budgétaires dans les dépenses publiques est issu du PS et incarne même la victoire des néolibéraux en son sein au début des années 80, une domination idéologique toujours d’actualité.

 

  

En 1981, Jacques Attali et François Mitterrand avec, au second plan, les jeunes François Hollande et Ségolène Royal. (photo de Pascal Lebrun (c) présentée sur le site "La lettre de la photographie")

 

Avant la période allant de l’été 82 au printemps 83, on parlait d’austérité pour désigner la politique consistant à baisser les dépenses de l’État en s’attaquant souvent au passage à la politique de redistribution. Le terme « rigueur » n’était pas encore entré dans le champ lexical politique. C’est le gouvernement de Pierre Mauroy qui, pour distinguer artificiellement sa politique de celle de Raymond Barre, popularisa la « rigueur » (de gauche) contre l’« austérité » (de droite). Durant cette période charnière 82-83, le gouvernement Mauroy et le président François Mitterrand ont suscité artificiellement un débat sémantique en opposant la « rigueur de gauche » à « l’austérité de droite » (Pierre Mauroy, Le Monde, 8 avril 1983). La majorité de l’époque martelait alors le mot « rigueur » dans la plupart de ses interventions. Ainsi, François Mitterrand, dans son allocution télévisée du 23 mars 1983, déclara : « ce que j’attends de [Pierre Mauroy] ce n’est pas de mettre en œuvre je ne sais quelle forme d’austérité nouvelle mais de continuer l’œuvre entreprise, adaptée à la rigueur du temps, pour que nous sortions au plus vite du creux de la tempête. ». Dans une tribune publiée dans Le Monde, Pierre Bérégovoy, alors ministre des Affaires sociales et de la Solidarité, annonçait : « la rigueur, c’est la bonne gestion, elle vaut pour les circonstances présentes et sera tout autant nécessaire quand nous serons sortis de la crise ». (« Emploi, solidarité, dialogue social : un projet pour l’avenir », 14 décembre 1983). Le Parti communiste, qui participait encore au gouvernement, suivit le mouvement. L’organe officiel du parti, L’Humanité, titra son édition du 28 octobre 1982 : « Rigueur oui… pour le renouveau économique » et « Rigueur contre les privilégiés, non contre les travailleurs ». Ce suivisme a changé une fois que le PC a décidé de soutenir sans participation le gouvernement Fabius. Libéré de toute solidarité gouvernementale, André Lajoignie déclara dans Le Monde du 18 octobre 1984 « la politique dite de rigueur engagée en juin 1982 ressemble de plus en plus à la politique d’austérité rejetée par les Français en 1981 » tandis que François Hilsum dénonçait « une politique de rigueur, sœur jumelle de l’austérité de jadis » (éditorial de L’Humanité Dimanche, 4 octobre 1984). Des condamnations intervenant un peu tard. (Les citations issues de discours ou d’articles de presse reprises ci-dessus sont issues de l’article « « La rigueur pour moderniser la France ! » ... « dans la solidarité ». Contribution socio-pragmatique à l'étude des mots slogans du septennat (1981-1988) », par Henri Boyer, Mots, octobre 1988)

La plupart des titres de la presse ne furent pas dupes et constataient que la rigueur et l’austérité désignaient exactement la même chose. Mais, progressivement, c’est quand même le terme de « rigueur » qui allait s’imposer et remplacer « l’austérité ». Ce mot, couplé avec le discours sur la « modernisation de l’économie » porté par les sociaux-libéraux de Libération, des personnalités médiatiques ou la Fondation Saint-Simon, allait être au cœur du second acte de la première présidence Mitterrand. Tout ce petit monde allait s’associer pour réaliser la célèbre œuvre de propagande télévisée « Vive la crise » , sur Antenne 2, le 22 février 1984, présentée par Yves Montand, ancien compagnon de route du PC et qui se définissait alors comme « de gauche tendance Reagan » (et oui !). Cette émission vantaient les mérites des entrepreneurs et vilipendaient les méchants privilégiés qui refusaient de revenir sur leurs acquis. La séquence d’ouverture de cette émission est restée célèbre.

 

 

Bien que le PS et ses relais travaillaient d’arrache-pied à faire admettre les principes sociaux-libéraux à la population française, le gouvernement de l’époque s’évertuait à convaincre son électorat traditionnel que la « rigueur » n’était pas « l’austérité » et que tout cela n’était qu’une « parenthèse ». Mais dans son journal de ses années en tant que conseiller de François Mitterrand, Jacques Attali démontre qu’il n’en était rien ; à la date du 5 avril 1983, il écrivait : « Et maintenant, il faut tirer les conséquences de la dévaluation pour la préparation du budget 1984 : stabilisation des effectifs de la fonction publique et réduction de 10% des programmes d’équipement. Les ministres vont réagir. La rigueur n’est pas une parenthèse ; c’est une politique ». (Jacques Attali, « Verbatim, 1981-1983 », Fayard, 1993). En effet, pour le courant proche du PS auquel appartient Jacques Attali, la « rigueur » apparaît comme une consécration idéologique, une consécration qui aura mis dix ans avant d’aboutir dans les faits mais qui n’a jamais été réellement reniée par ce parti depuis. Une victoire idéologique des néolibéraux « de gauche » pour laquelle Jacques Attali a beaucoup œuvré, comme le montre Benoît Collombat dans l’article qu’il consacre à l’ancien conseiller de François Mitterrand dans l’ouvrage « Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours » (ouvrage collectif, La Découverte, 2009, chapitre « Jacques Attali : dans les affaires du Prince, prince des « affaires » », p. 340-348 ; les informations sur le parcours de Jacques Attali ci-dessous sont issues de son travail).

 

Jacques Attali fut l’élève du professeur Raymond Barre à l’IEP de Paris. Ce dernier fut le directeur de son mémoire « Croissance optimale, planification et intérêt général » en 1967, un texte où l’étudiant Jacques Attali affiche déjà toute son hostilité à la relance keynésienne par le pouvoir d’achat. Sorti diplômé de l’ENA en 1970, il est vite repéré par George Dayan, ami proche de François Mitterrand et intègre l’équipe de ce dernier en charge des questions économiques. Tandis que François Mitterrand, premier secrétaire du PS depuis un an, signe le programme commun en 1972 avec le Parti communiste et les Radicaux de gauche, un texte où figurent en bonne place les nationalisations et les idées keynésiennes de relance par la consommation, Jacques Attali travaille à un tout autre projet. En 1973, il fonde avec Marc Guillaume, vice-président de l’université Paris IX, l’Institut de recherche et d’information socioéconomique (IRIS, à ne pas confondre avec l’actuel laboratoire de recherche québécois portant le même nom ou avec l’Institut de relations internationales et stratégiques de Pascal Boniface). Ce cercle se veut l’aiguillon des néolibéraux au sein de la gauche et il est financé par le ministère de l’Industrie et la très giscardienne Direction générale des télécommunications. A l’époque, Attali souhaite devenir le « Raymond Aron de la gauche » et, en 1975, il rédige, toujours avec Marc Guillaume, un manuel, « L’Anti-économique », censé réduire les fractures entre économistes marxistes et néolibéraux.

 

L’IRIS rassemble de jeunes économistes et intellectuels néolibéraux qui vont, par la suite, pour la plupart faire une brillante carrière dans le secteur privé ou dans les cabinets ministériels (parfois les deux). Les plus connus de ces membres aujourd’hui sont sans doute, outre Jacques Attali, l’ancien journaliste économique du Monde et actuel directeur de la rédaction d’Enjeux-les Echos (et fondateur de Slate.fr et éditorialiste sur Europe 1) Eric Le Boucher ; l’écrivain, ancien rédacteur des discours de François Mitterrand, académicien et entrepreneur (il a fondé, entre autres, le Cercle du développement durable, une fondation à prétention écologiste avec BNP Paribas) Erik Orsenna ou le président du cercle des Economistes et conseiller du directoire de la compagnie financière Edmond de Rothschild, Jean-Hervé Lorenzi (sur ce dernier et sur l’ambiguïté de son positionnement médiatique compte tenu de ses connexions professionnelles, on pourra se référer au reportage en deux parties de François Rufin pour l’émission « Là bas si j’y suis » : Les économistes de garde 1 et 2). Orsenna et Le Boucher se retrouveront, avec d’autres et notamment l’actuel président du Conseil italien et ancien conseiller de Goldman Sachs Mario Monti, dans la fameuse Commission pour la libération de la croissance française, dite Commission Attali. Cette dernière, rassemblée par Nicolas Sarkozy de 2007 à 2008 afin de faire des propositions pour relancer la croissance, s’illustrera par ses positions violemment néolibérales.

 

Sur la période 1973-1981, l’IRIS va être le lieu de rencontre de ces jeunes intellectuels libéraux « de gauche » avec de grands patrons et des hommes politiques du PS (Michel Rocard, Jacques Delors ou Laurent Fabius, ce dernier étant un ancien camarade de lycée de Jacques Attali). Ce réseau ainsi constitué va être très lucratif pour certains de ses participants. Ainsi, l’universitaire Alain Parguez, membre de l’IRIS jusqu’en 1979 assura à Benoît Collombat que des entreprises étaient prêtes à financer grassement l’institut, et assurer ainsi un salaire confortable à ses membres, en échange de la promesse de voir leur nom rayé de la liste des entreprises nationalisables. Toujours d’après Parguez, le discours tenu aux entreprises était le suivant, le PS allait « réussir ce que la droite était en train de rater. Casser les salaires pour créer un capitalisme modèle », « les nationalisations devaient servir à renflouer les entreprises… avant de les rendre au secteur privé ». Des promesses qui – elles ! - furent bel et bien tenues. Une fois François Mitterrand au pouvoir, Jacques Attali s’efforça de maintenir des liens étroits entre le nouveau pouvoir et les milieux d’affaires, une position qui ne fut pas, pour lui, la plus inconfortable. C’est encore le carnet d’adresse qu’il s’est constitué sur cette période, et qu’il a enrichi depuis, qui a fait sa fortune en tant que conseiller ou conférencier très bien rémunéré notamment en Afrique, du Congo à l’Angola en passant par la Tunisie.

Si, de 1981 à juin 1982, le PS au pouvoir réalise globalement le programme pour lequel il a été élu, dès les premières difficultés économiques c’est le programme bis, celui de l’IRIS qui est appliqué. Afin de mieux le faire accepter par l’opinion et de montrer aux citoyens qu’il n’y a pas d’alternatives (« There is no alternative » était la phrase préférée de Margareth Thatcher), le ministre du Plan, Michel Rocard, un habitué des rencontres de l’IRIS, demande à un jeune économiste du Commissariat au plan, un certain Dominique Strauss-Kahn, de commander un rapport à l’économiste états-unien et président de l’Association américaine d’économie, Robert Eisner, qui doit illustrer la nécessité pour la France de passer à une politique d’austérité. Malheureusement pour le pouvoir (de moins en moins) socialiste, l’économiste aboutit à la conclusion inverse, préconisant de poursuivre la politique de relance keynésienne, estimant qu’elle portera bientôt ses fruits. Le rapport sera sagement enterré, preuve s’il en est que, dans les projets de l’IRIS appliqués par le gouvernement PS, l’idéologie l’emportait sur le pragmatisme.

 

François Hollande a grandi dans ce cercle. Diplômé de HEC et de l’ENA, il prend sa carte au PS en 1979 et Jacques Attali le fait entrer très vite comme conseiller économique de François Mitterrand. Autant dire qu’en matière de « rigueur de gauche », le candidat du PS fait figure d’expert. La politique de rigueur des années 80 fut mise en place par Jacques Delors, dont François Hollande se réclame encore aujourd’hui. Dans l’émission « Les Affranchis » sur France-Inter, le 6 janvier, Jacques Attali, venu faire la promotion de son dernier livre, refusa de dire (pour l’instant) pour qui il allait appeler à voter mais il s’y définissait comme « de gauche », brocardait la politique menée par Nicolas Sarkozy et assurait qu’il n’est pas nécessaire d’avoir été ministre pour être un bon président. Il y a des portraits chinois moins faciles à identifier.

 

François Hollande consacre une grande partie de ses meetings et déplacements à rappeler son attachement à la victoire de François Mitterrand en 1981. Pourtant, tout dans son parcours le rapproche surtout du virage de 1982-83 et l’officialisation de la conversion du PS aux dogmes néolibéraux. S’interroger, comme le font nombre d’éditorialistes et de commentateurs, sur la marge de manœuvre d’un François Hollande président face à « l’impératif de la rigueur », c’est soit ignorer l’histoire, soit prendre les électeurs pour des imbéciles, soit préparer l’électorat aux renoncements à venir du Parti socialiste. Un parti qui, sur le plan économique, ne diffère de la droite que lors des campagnes électorales et de ses appels hypocrites au « peuple de gauche ».

 

 

Post scriptum : Je profite de cette note pour vous souhaiter, malgré les échéances politiques peu enthousiasmantes qui se préparent, une bonne année 2012.  

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Patrick B. 09/05/2012 18:10

Je conseille en complément de cette note cet excellent article, d'un non moins excellent blog : http://blogdenico.fr/?p=1005

CPPN 09/05/2012 18:11



J'ai découvert, par hasard, ce blog il y a peu. Je le recommande également.



José 19/01/2012 12:41

Le Monde se réjouit par avance de la poursuite de la politique de Nicolas Sarkozy par François Hollande : http://www.politis.fr/Propaganda,16727.html#nh1

Sitting Bull 11/01/2012 10:42

Beau retour dans les années... 83!
Malheureusement, en 2012 nous sommes en "1984" et la novlangue écrit l'histoire au jour le jour sans référence aucune au passé... ce qui est a toujours été (G. Orwell)
Le lien de ce blog m'a été signalé par Laurent, un internaute que je remercie ici.

Mercutio 11/01/2012 10:10

Tu as lu le dernier livre d'Attali, "Candidats répondez"? France Inter - et notamment le chatoyant Patrick Cohen - ne cesse d'en chanter les louanges de façon, comment dire, légèrement
obséquieuse.
Du coup, il est salutaire de constater, à la lecture de cet article (le nom de "note de blog" me semble peu approprié à l'ampleur du bouzin), à quel point il assume des positiins néo-libérales...

CPPN 11/01/2012 11:06



Non, je ne l'ai pas lu. J'ai juste entendu/lu des interviews de lui où il en parlait. Je ne doute pas que son livre doit être constellé de perles, mais lire du Attali c'est un peu au dessus de
mes forces en ce moment.



Un partageux 10/01/2012 14:27

Merci pour cet utile rappel historique. On ne peut que recommander la lecture de "La guerre des classes" de François Ruffin...

Le dernier paragraphe indique clairement où on va si Mimolette était le prochain président. Mais on l'imagine assez mal. Comment Hollande pourrait-il faire mieux que Jospin en mai 2002 en faisant
pareil ?

http://partageux.blogspot.com

CPPN 10/01/2012 16:20



Je viens juste de commencer le livre de Ruffin. Je ne doute pas qu'il doit être intéressant sur ce point (et sur les autres).