La construction de « Le » Terrorisme (cinquième et dernière partie)

Publié le par CPPN

« Le » terrorisme ayant censé avoir pris une nouvelle forme et une importance inégalée après les attentats du 11 septembre 2001, certains auteurs s'essayèrent à lui trouver un nouveau nom.
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Yonah Alexander, déjà auteur de « Terrorism: The Soviet Connection » en 1984, l’appela « Super-terrorism » dans son livre « Super Terrorism: Biological, Chemical, and Nuclear » paru en 2001. En France, l’expression la plus en vogue fut « hyperterrorisme ». Construite par le chercheur français François Heisbourg dans une tribune du Monde du 13 septembre 2001 (« De l'après-guerre froide à l'hyperterrorisme ») puis dans son livre « Hyperterrorisme, la nouvelle guerre » (Odile Jacob, 2001), cette expression aurait été inventée dans l’après-midi du 11 septembre 2001, preuve de la profonde et intense réflexion qui a vu naître ce concept (« Le siècle de l'hyperterrorisme » ; interview de François Heisbourg par Laure Belot et Daniel Vernet, Le Monde, 10 septembre 2006.). François Heisbourg est le président du conseil d’administration de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), think tank britannique qui assura que l’Irak possédait des armes de destruction massive accusation qu’il relaya également lui-même (« Armes irakiennes : l'embarras des spécialistes du désarmement », par Yann Laurent, Le Monde, 17 juillet 2003). Le document de l’IISS servit de caution scientifique au rapport britannique du 24 septembre 2002 accusant Bagdad d’être capable de déployer ses armes en 45 minutes. François Heisbourg est également expert du groupe de réflexion atlantiste Strengthening the Global Partnership du Center for Strategic and International Studies, un think tank basé à Washington et au conseil d’administration duquel siège l’ancien conseiller de sécurité nationale de Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, l’ancien secrétaire d’État de Richard Nixon, Henry Kissinger, ou l’ancien secrétaire d’État adjoint de l’administration Bush, Richard Armitage.

 

L’expression « hyperterrorisme » fait bien entendu écho à « l’hyperpuissance », expression de l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine pour désigner les États-Unis et s’alarmer de leurs ambitions impériales. A puissance exceptionnelle, ennemi exceptionnel. L’hyperterrorisme est « la conjonction de la destruction de masse, rendue possible par l’accès aux technologies contemporaines et de la nature apocalyptique des organisateurs des attentats » (François Heisbourg, op. cité.  p. 9-10.). On constate à la lecture de cette définition que François Heisbourg adhère à la logique, largement développée par les administrations états-uniennes successives, consistant à analyser les actions terroristes non pas au travers de ses motifs revendiqués ou supposés mais via une « nature » (ici, « apocalyptique ») propre aux auteurs des attentats. Ce postulat favorise les options les plus violentes puisqu’il est inutile d’essayer de régler un problème politique qui aurait engendré une réaction terroriste ou de chercher à négocier puisqu’il existe une « nature » des terroristes, la seule option est donc l’éradication.

 

 

L’expression n’eut pas un succès considérable. Elle fut cependant reprise de temps à autre, et continue d’être employée occasionnellement, dans les nombreuses émissions de télévision traitant du terrorisme, au détour d’une interview ou d’un article, ou encore dans quelques publications de think tanks. Parfois des expressions, allant encore plus loin dans la surenchère et le superlatif, furent construites sur une base similaire. Ainsi André Glucksmann parla, par exemple, de « mégaterrorisme » dans un article du Wall Street Journal (« The World of Megaterrorism », 21 mars 2004) ; l’essayiste d’extrême-droite  Guillaume Faye s’alarma des risques de « gigaterrorisme » dans son livre « Avant-guerre : Chronique d'un cataclysme annoncé » (L’AEncre, 2002) et, de loin en loin, on croise dans des articles de presse l’expression « ultraterrorisme » comme dans Le Monde du 7 janvier 2005 (« Portrait d'un ultraterroriste », Le Monde, 7 janvier 2005). Toutefois, si aucune de ces expression ne firent vraiment recette individuellement, l’idée les sous-tendant collectivement, selon laquelle nous sommes entrés dans une nouvelle ère menaçante dans lequel le terrorisme a changé d’échelle et vose « L’Occident » non pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il est, est consensuelle.

 

L’administration Bush ne ménagea pas ses efforts pour appuyer l’alarmisme autour de la menace terroriste. Ainsi, le terrorisme était « une menace pour la civilisation » (Colin Powell, 26 octobre 2001), « une menace pour notre mode de vie » (George W. Bush, 20 septembre 2001) ou encore pour « la paix du monde » (George W. Bush, 29 janvier 2002) ; bref « le terrorisme est un danger immédiat pour les Américains aujourd’hui » (John Ashcroft, 24 septembre 2001). En France, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur, en déclarant dans une tribune du Monde que : « la France est une cible potentielle, car ses valeurs : liberté, tolérance, respect des femmes, laïcité, droits de l’homme, sont en opposition avec celles de l’intégrisme. » (« Les démocraties face au terrorisme », Le Monde, 1er octobre 2008), Hervé Morin, alors ministre de la Défense, en assurant dans une interview sur RTL que : « la menace terroriste c'est la grande menace pour l'ensemble de la planète. » (« La piste islamiste n'est pas la piste première », interview d’Hervé Morin, RTL, 17 décembre 2008), ou Philippe de Villiers, déclarant à Israël magazine « Aujourd’hui, la grande menace internationale est le terrorisme islamiste (…) Nous défendrons ensemble la civilisation contre la barbarie. » (« Nous défendrons ensemble, avec les Juifs, la civilisation contre la barbarie », interview de Philippe de Villiers, Israël Magazine, 16 mai 2006), ne disent pas autre chose.

 

Les images terribles de corps atrocement mutilés par des attentats qui, régulièrement, viennent illustrer les informations sur les actions terroristes et qui nous marquent par leur horreur semblent aller dans ce sens. Pourtant, si on parvient à se couper de l’émotion suscitée et qu’on analyse les chiffres bruts, le terrorisme apparaît difficilement comme la plus grande menace pour l’humanité. Dans son livre the « The No-Nonsense Guide to Terrorism », Jonathan Barker démontre qu’en termes statistiques, le risque d’être tué lors d’une attaque terroriste est proche de celui de mourir dans un accident de bricolage, en étant frappé par la foudre ou piqué par une abeille (Jonathan Barker, « The No-Nonsense Guide to Terrorism », New Internationalist Publications, 2003, p. 37). Selon les estimations et les années, environ 1 000 à 7 000 personnes meurent à la suite d’attentats chaque année. En revanche, au niveau mondial, 40 000 personnes meurent tous les jours de la faim, l’ONU estime que 150 000 personnes meurent chaque année à cause de problèmes de santé liés au réchauffement climatique global, 2,9 millions de personnes meurent du SIDA et 1,7 millions de la tuberculose. En outre, loin d’être une menace planétaire, les attentats touchent un nombre relativement limité de pays parmi les presque 200 États qui composent la planète.

 

 

Cette comparaison des chiffres a pourtant rarement droit de cité dans l’espace médiatique où les images des crimes terroristes demeurent omniprésentes.

 

 

L’image d’une menace terroriste globale a permis, au nom de la sécurité des citoyens menacés, de remettre en cause des pans entiers de l’État de droit et de multiplier les procédures d’exception. Son assimilation à l’intégrisme musulman a permis de justifier des attaques militaires illégales dans des régions stratégiques et/ou pétrolifères au nom de la nécessité de prévenir des attentats meurtriers. La présentation de la menace terroriste comme une menace internationale a légitimé une réponse militaire à ce qui apparaissait auparavant comme une question judiciaire. Aujourd’hui, arguant de cette menace, l’OTAN, à l’origine une alliance défensive construite durant la Guerre froide, justifie sa pérennité, son extension et son action en dehors du cadre européen, où elle devrait être normalement circonscrite, par la « nécessaire » lutte des « démocraties » contre « le terrorisme ». C’est au nom de ces arguments que l’Alliance atlantique participa à l’action militaire en Afghanistan, mais aussi en Irak où elle forma les militaires irakiens supplétifs des troupes états-uniennes. En 2004, l’ambassadeur états-unien auprès de l’OTAN R. Nicholas Burns publia dans l’International Herald Tribune un texte concentrant les arguments les plus courants en faveur de l’action « antiterroriste » de l’OTAN. (« The war on terror is NATO’s new focus », 6 octobre 2004.). Peu de temps après, le 15 novembre 2004le néerlandais Jaap de Hoop Scheffer, alors secrétaire général de l’OTAN, valida ce point de vue et repris ces arguments à son compte dans une conférence devant le think tank états-unien Council on Foreign Relations, dont le quotidien britannique, The Independent, repris les grandes lignes (« Europe should wake up to the threat of terrorism », par Jaap de Hoop Scheffer, The Independent, 15 novembre2004). La lutte contre « Le » terrorisme était devenue la raison d’être officiel de l’OTAN.

 

Partant du postulat, tronqué, que le terrorisme était uni au niveau international et visait les démocraties occidentales, les dirigeants européens atlantistes José-Maria Aznar et Vaclav Havel plaidèrent également pour une refonte de l’alliance atlantique intégrant l’Australie et Israël et centrée dans la lutte militaire contre « le » terrorisme. Cette proposition fut faite dans le rapport « La OTAN : Una allianza por la Libertad. Cómo transformar la Alianza para defender efectivamente nuestra libertad y nuestras democracias », publié par la Fundación para el análisis y los estudios sociales, le think tank de l’ancien Premier ministre espagnol José Maria Aznar, en décembre 2005. A nouveau, dans cette proposition, les pays européens étaient encouragés à devenir les supplétifs de Washington sur tous les terrains de son aventurisme extérieur.

 

Toutefois, le « terrorisme » étant toujours le fait de l’ennemi du moment et celui-ci étant fluctuant, l’assimilation « islam-terrorisme » évoluera probablement avec le temps, sans disparaître totalement tant ce lieu commun est désormais bien ancré dans les imaginaires et tant cette association sert encore de nombreux intérêts. Mais, déjà, le mouvement social de 2008 en Grèce a relancé au détour de quelques éditoriaux l’assimilation entre extrémisme de gauche et terrorisme et qui sait si, demain, le mécontentement social et de potentiels débordements violents en France n’amèneront pas une partie des dirigeants politiques à revenir aux vieilles formes rhétoriques de la Guerre froide sur le terrorisme « rouge ». Déjà, en prévision de ce type d’évolutions possibles, certains experts médiatiques, qui vivent de la crainte que « le » terrorisme inspire en multipliant les apparitions sur les plateaux, en vendant leurs livres aux titres racoleurs et en fournissant de très coûteux conseils aux entreprises pour faire face aux « menaces », s’adaptent. Ainsi, Le CF2R, association fondée par Eric Dénécé, très sollicité sur les questions en lien avec « le » terrorisme depuis le 11-Septembre, travaille également, depuis 2006, sur les « multiples mouvements contestataires qui s’opposent de manière parfois violente à tout ou partie de l’évolution qu’est en train de connaître notre société libérale. » (« Les entreprises face aux nouveaux risques contestataires », CF2R, février 2007, cité par Thomas Deltombe dans l’ouvrage collectif « Au nom du 11 septembre... Les démocraties à l'épreuve de l'antiterrorisme », La Découverte, 2008) [1].

 

 

A chacun de ne pas être dupe en commençant par se souvenir qui a fait naître le mythe d’un terrorisme unifié et ce que ce fantasme anxiogène a déjà changé dans nos vies. 

 

[1] Dans un des chapitres qu’il a rédigé pour cet ouvrage, Thomas Deltombe se penche sur un sujet qui aurait eu toute sa place dans cette série de billet : le business des experts médiatiques spécialisés sur « le » terrorisme et qui cumulent souvent les fonctions d’écrivains, de conférenciers rémunérés et de rédacteurs d’études sur le terrorisme. Une classe de petits entrepreneurs vivant des craintes propagées initialement par des figures politiques plus importantes. L’association « Les Mots sont importants » a reproduit ce  très intéressant chapitre sur son site.      

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mad 23/09/2011 16:13


L'ordi sur lequel je suis n'a pas flash, mais normalement http://www.culturepub.fr/
et "l'émission";)


mad 23/09/2011 12:59


Dans le culture pub de cette semaine, dans la série "la saga des marques", la saga de la marque "ALQUAIDA", qui a "inventé le terrorisme mondialisé" après le 11 septembre.
Enjoy.


CPPN 23/09/2011 14:55



C'est visible quelque part sur le net ?



CPPN 18/09/2011 12:33


Le système de mise en page d'Overblog semble être devenu un système aléatoire ou une même action entreprise plusieurs fois ne provoque jamais les mêmes effets. Aussi, j'ai eu les pires peines du
monde pour publier ce billet dans une mise en page acceptable et j'ai même dû le publier et l'effacer plusieurs fois. Cela a pu envoyer des alertes chaotiques aux abonnés au flux RSS.

Je m'en excuse.