Jouons à nous faire peur : à la recherche du nouvel Ahmadinejad

Publié le par CPPN

Qui sera le nouvel Ahmadinejad ? C’est à cette question, que l’on pourrait trouver saugrenue si elle n’émanait pas de grands esprits, que semble être en train de réfléchir la fine fleur de nos éditorialistes.

 

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Face à la succession de révoltes contre les autocraties arabes, il est de bon ton dans la presse française de parler de « printemps arabe » et d’exprimer le souhait d’une ouverture de ces pays à la démocratie. Certains, comme Jacques Attali, ont bien compris qu’il est toujours plus simple de prédire l’avenir une fois qu’il est passé. Aussi, l’ancien conseiller mitterrandien devenu conseiller sarkozyste assure que cette évolution, au moins en Tunisie, était inévitable grâce à la bonne fée capitaliste car : « le marché crée les conditions de l'émergence de la démocratie » et qu’il s’attendait donc « impatiemment » à un tel mouvement. Avait-il fait part de cette inéluctabilité lors de la conférence qu’il réalisa à Tunis, en grande pompe, face aux élites locales en mars 2009 ? Impossible de le savoir mais, s’il est fidèle à ses idées, c’est probablement dans la même logique de promotion de la souveraineté populaire que Jacques Attali a fait du lobbying en faveur du dictateur du Congo Brazzaville, Denis Sassou Nguesso, auprès des institutions financières internationales et fourni – au moins - des conseils, grassement rémunérés, en Angola à la fin de la guerre civile, ce qui lui valu un strapontin de choix au procès de l’Angolagate. Un tel dévouement en faveur de la démocratie force le respect.

 

Difficile de se poser comme le garant de la liberté et de la démocratie, « raisonnée » et « dépassionnée » bien sûr, sur la plupart des sujets sans applaudir une insurrection qui revendique la fin d’une dictature et la mise en place d’une vraie démocratie. Toutefois, les grands penseurs de la presse ne peuvent s’empêcher de redouter l’issue d’une révolution qui a peu de chance d’aboutir à l’arrivée au pouvoir de la version levantine d’un Edouard Balladur ou d’un Jacques Delors, les deux fantasmes politiques d’Alain Duhamel. Difficile également de rompre avec une vision occidentalocentrée qui voit les populations des anciennes colonies européennes soit comme des êtres perpétuellement sur la voie (longue !) de la modernité, soit comme une menace. D’où une ambivalence des commentaires politiques entre soutien à ces mouvements et expression d’une crainte face aux bouleversements susceptibles de naitre de la chute des autocrates arabes. Aujourd’hui, les réjouissances d’usage sur la situation en Tunisie - car la démocratie c’est le bien et les éditorialistes sont bons - ne doivent pas faire oublier que, jusqu’à la chute de Ben Ali, ce dernier apparaissait comme très convenable, ou comme un moindre mal, à la plupart des experts de la presse française. 

 

Si, aujourd’hui, une majorité des notables de la scène médiatique semble s’accorder sur le fait qu’il n’existe pas vraiment de péril islamiste en Tunisie (et se satisfaire finalement du maintien d’une partie des anciens caciques au nom de la « stabilisation » du pays), ce n’était pas le cas il y a encore quelques semaines. Au début des troubles et au lendemain du départ de Ben Ali, les articles sur Enharda, le parti politique de Rached Ghannouchi, ont fleuri avec une tonalité bien alarmiste. Arielle Thedrel, dans Le Figaro, lançait en accroche de son article sur le sujet du 17 janvier : « Qui profitera du vide laissé par Zine el-Abidine Ben Ali ? Des civils, des militaires ou des islamistes ? » avant d’admettre, trois paragraphes plus loin et une fois le lecteur captivé par l’évocation de cette sinistre menace, qu’Enharda était un parti « islamiste modéré » dans la ligne de l’AKP turc. Tous n’arrivent pas encore à cette conclusion et la photo d’un Ghannouchi au regard dur a illustré bien des articles à la tonalité menaçante, même si l’alarmisme le concernant tend, globalement, à décliner.

Mais juste après et juste avant le départ de Ben Ali, la tonalité était tout autre. Christophe Barbier avait crié sur le plateau du Grand journal de Canal plus du 14 janvier : « Je veux la république. Si la république passe par la démocratie c’est tant mieux, mais s’il faut parfois combattre les mécaniques démocratiques pour sauver la république… » avant d’ajouter « [il faut] tout faire pour que l’islamisme n’arrive pas au pouvoir dans ces pays-là, c’est pas rendre service à nous, c’est rendre service à nous, et à eux, et aux peuples concernés… Tout plutôt que de les voir tomber dans ce qu’est devenu l’Iran ou l’Afghanistan ». Barbier n’invente rien (jamais !), cet argument était déjà d’actualité lors du coup d’État des militaires algériens en 1991 : il valait mieux une dictature militaire aux islamistes, ceux-ci apparaissant comme la pire des solutions. Or, le « modèle islamiste » s’incarne dans l’imaginaire des élites médiatiques françaises en deux pays dont les systèmes politiques divergent pourtant totalement : l’Afghanistan des Talibans et l’Iran du diable en personne : Mahmoud Ahmadinejad.

 

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 illustration de The New Republic, 24 avril 2006

 Une du Daily News, 24 septembre 2007

 

C’est ce repoussoir que le producteur de cinéma franco-tunisien Tarak Ben Ammar a utilisé face aux autorités françaises lors d’un colloque organisé au ministère de l’Economie, le 8 janvier dernier, tandis que les manifestations en Tunisie faisaient rage : « Imaginez un ou deux Ahmadinejad arrivant au pouvoir en Algérie, en Tunisie ou au Maroc [...] C'est entre 5 et 10 millions de personnes qui quitteraient l'Afrique du Nord, en bateau, à la nage, sur des radeaux, pour venir en Corse, en Sardaigne, en Sicile, sur la Côte d'Azur... ». Aujourd’hui, Tarak Ben Ammar, copropriétaire avec Silvio Berlusconi de la principale chaine de télévision tunisienne privée, se défend d’avoir voulu ainsi inciter les élites françaises à maintenir Ben Ali au pouvoir, tout comme il se défend d’avoir signé une pétition en août 2010 en faveur d’une nouvelle candidature de Ben Ali en 2014, assurant qu’on avait inscrit son nom à son insu. Il reconnaît simplement avoir soutenu l'ex-président tunisien lors de ces deux premiers mandats. Preuve de son attachement à la démocratie ? Il va produire un film sur « le martyr de la révolution tunisienne » Mohammed Bouazizi.

Le 24 janvier, sur Europe 1, c’était Fadela Amara, qui agitait le spectre de l’islamisme en Tunisie et en Algérie en invitant les Français à se méfier des islamistes « en costumes cravates » infiltrés dans les manifestations dans ces pays et exprimait sa crainte de voir se développer une « tentation obscurantiste » dans les pays arabes, assurant se méfier des intentions cachées de certains manifestants. Ivan Rioufol applaudit bruyamment ce message de l’ex-ministre en invitant ses lecteurs à se rappeler de l’exemple iranien. Un Ahmadinejad n’allait-il pas apparaître à Tunis ?

Aujourd'hui, l’Egypte a remplacé la Tunisie en Une des magazines et des quotidiens, leurs services étrangers anémiés ne permettant pas de suivre et traiter deux « crises » en même temps, et la même angoisse revient : l’Egypte va-t-elle ressembler à l’Iran d’Ahmadinejad ou devenir une théocratie talibane ? Des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs pouvant objecter qu’on leur a déjà fait le coup avec la Tunisie se voient opposer par anticipation cette tautologie : l’Egypte n’est pas la Tunisie. Et comme ces deux pays ne sont pas identiques, ce n’est pas parce que le spectre islamiste ne semble pas devoir émerger en Tunisie qu’il ne faut pas avoir peur pour l’Egypte.

Ainsi, dans sa chronique du 31 janvier, sur France Culture, Caroline Fourest utilise ce procédé pour décrire une Egypte devenue talibane (où les homosexuels sont pendus et la burqa obligatoire, entre autres) au cas où les « islamistes » (ici, les Frères musulmans) profiteraient de la situation pour arriver au pouvoir. Dans Le Point du 3 février, Bernard Henri Lévy utilise également ce procédé  : « Pourquoi l'Egypte n'est peut-être pas la Tunisie »  et envisage «  la perspective d'une Egypte virant au fondamentalisme d'Etat et devenant au sunnisme ce que l'Iran est au chiisme ». Le numéro du Point dans lequel figure cet éditorial ne fait d’ailleurs pas dans la demi-mesure.

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On y trouve un grand dossier sur la « menace islamiste » dans les pays du Maghreb et en Egypte dont les articles oscillent constamment entre présentations relativement mesurées de la situation sur le terrain et accroches ou titres tapageurs, tel cet encart comprenant de courtes biographies de dirigeants « islamistes » intitulé « Ils incarnent la menace islamiste », tous pouvant postuler pour devenir le prochain Ahmadinejad. Une semaine avant ce grand dossier, Claude Imbert, qui s’était lui-même défini en 2003 comme « un peu islamophobe », expliquait dans son éditorial du Point qu’il n’était pas possible que les pays musulmans puissent adhérer à « l’idéologie droit-de-l’hommiste » car, pour « les peuples de l’Islam », « rien n’égale le droit divin ». Il n’est bien sûr pas seul à avoir cette opinion, la supposée incapacité des musulmans à penser la politique en dehors du cadre religieux étant un lieu commun dans la presse française.

 

On retrouve cette défiance pour les révolutions d’une population arabe et/ou musulmane, avec un autre argument, chez Ruth Elkrief qui, le 1er février, déclare sur BFM TV : « Nous avons tous envie de croire que ces révolutions, pour qu’elles restent uniques, parviendront à éviter l’écueil des précédents mouvements de libération nationalistes arabes : l’antisémitisme » : libéré de la rude tutelle des dirigeants que nos gouvernants ont soutenus, l’arabe ne risque-t-il pas de revenir à ses mauvais penchants ontologiques ?

 

 Compte tenu de ces « risques » et comme la vassalité l’amitié d’Hosni Moubarak pour Washington est bien connue, la réaction des États-Unis face à la situation égyptienne est épiée avec angoisse et attente ; angoisse et attente d’autant plus importantes pour les éditorialistes connus pour leur tropisme pro-israélien. Les autorités et la presse israéliennes s’alarment, en effet, d’un gouvernement égyptien qui, contrairement à Hosni Moubarak, ne tiendrait pas son rôle de supplétif israélien dans l’étranglement économique et militaire de Gaza et agitent le spectre d’une Egypte devenant « un nouvel Iran ». L’éditorialiste israélien Aluf Benn a résumé, dans Haaretz du 30 janvier, la rhétorique israélienne sur le sujet dans un éditorial au titre évocateur : « Obama entrera dans l’histoire comme le président qui a perdu l’Egypte ». L'attitude du président états-unien est largement comparée, via de nombreux raccourcis, à celle de Jimmy Carter en 1979 et l'Egypte actuelle à l'Iran de l'époque.

 

Ô surprise ! Nombreux sont les éditorialistes et journalistes français qui, quelques jours plus tard, raisonnent dans des termes identiques, sans citer leur confrère israélien. Ainsi, Pierre Rousselin, du Figaro, écrit dans un éditorial intitulé « Obama et l’Egypte », le 1er février : « Si Barack Obama hésite sur l'attitude à adopter à l'égard de l'Égypte, il sait ce qu'il ne doit pas faire : suivre l'exemple de Jimmy Carter, au moment de la chute du chah d'Iran, en 1979. ». Deux jours plus tard, Jean-Marie Colombani écrit dans le magazine Challenges : « En Tunisie, il y a donc une réelle chance de voir la révolution démocratique l'emporter et devenir l'antithèse du mouvement qui, en 1979 à Téhéran, porta les mollahs au pouvoir. En Egypte, en revanche, il n'est pas exclu qu'Obama revive le cauchemar de Jimmy Carter en Iran. ». La palme de la fausse idée originale ou du faux scoop revient à Marc Henry, toujours du Figaro, qui, le 2 février écrit « "Jimmy Carter avait laissé tomber le chah d'Iran, Obama est en train de faire pareil avec Moubarak". Tel est le constat amer dressé, en privé, par des responsables israéliens. Officiellement rien ne filtre. Mais la déception, voire une certaine colère, est perceptible. ». Ou comment faire passer une analyse lisible par tous sur le site d’Haaretz pour une information officieuse glanée auprès d’officiels israéliens en « off ».

Entre inquiétude pour Israël ou « l’Occident », volonté d’appâter le chaland avec un titre tapageur (et d’augmenter les ventes, coco !) et réflexe pavlovien consistant à raccrocher toute révolution dans un pays musulman aux modèles du passé, la presse française oscille en permanence, concernant l’Egypte, entre la posture, d’autant plus enthousiaste qu’elle fut tardive, pro-démocratique et l’agitation du repoussoir « islamiste » via des analogies douteuses. Tout se passe comme si, coincée par son propre usage du mot « islamisme », la presse mainstream était incapable d’imaginer les différences entre mouvements politiques pouvant, certes, se réclamer de l’islam mais étant si éloignés dans leur interprétation du Coran et du monde actuel qu’ils n’ont absolument pas les mêmes aspirations et les mêmes objectifs politiques. Les Frères musulmans égyptiens ne sont pas le Hezbollah, qui ne sont pas les Talibans, qui ne sont pas l’AKP ; sans oublier que ces mouvements ou partis sont eux-mêmes traversés par des fractures et des courants diverses. Incapables ou refusant de faire ces distinctions, nos éditorialistes balancent entre recyclage de leurs éditoriaux sur la chute du mur de Berlin et ceux sur la révolution iranienne et manient du gros concept creux ou vidé de son sens : « Islam », « Islamisme », « Occident », « Démocratie ». Dans le même temps, les universitaires français qui travaillent sur le sujet sont invités par le Quai d’Orsay à la boucler.

 

Comment s’étonner dans ces conditions que, lorsque Nicolas Sarkozy déclara le 27 août 2007, dans son discours aux ambassadeurs « nous aurions tort de sous estimer la possibilité d'une confrontation entre l'Islam et l'Occident », cette citation d’une rare et effrayante bêtise, mais maniant si bien les mêmes gros concepts, ne provoqua aucun tollé.

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Mercutio 10/02/2011 12:56


En même temps, les arabes, on peut pas leur faire confiance. Dès que t'arrêtes de les surveiller étroitement, ça devient des islamistes intégristes poseurs de bombes, c'est bien connu, tout le
monde sait ça.

Par conter c'est moi, ou les gens avaient moins de scrupules avec Ben Ali ? C'est quoi, c'est les Frères Musulmans égyptiens qui alimentent cette peur de la radicalisation religieuse ?


CPPN 10/02/2011 15:36



La Tunisie n'a pas la même population que l'Egypte et surtout pas le même positionnement stratégique. L'impact n'est pas le même, notamment pour Israël. Or, un bon nombre d'éditorialistes (ceux
que j'ai cités mais j'aurais pu ajouter Adler ou Finkielkraut également) ont une obsession pour la défense de cet État.


Ils peuvent s'accomoder d'une Tunisie qui renouerait avec le nationalisme arabe ou qui adopterait un gouvernement musulman-conservateur type AKP. Une Egypte qui ferait de même et qui
restreindrait l'accès au Canal de Suez ou qui ouvrirait sa frontière avec la bande de Gaza, là c'est vraiment une menace stratégique.