Exercice pratique de journalisme : identifier les morts « débatogènes »

Publié le par CPPN

 

Je ne serai jamais un grand journaliste, il faut que j’admette cette évidence.

Les exercices les plus simples, je n’arrive même pas à les faire. Je suis proprement incapable de déterminer quand une information est intéressante ou non, mérite d’être dans les gros titres ou pas.

J’ai pourtant essayé.

J’ai pris des dépêches d’agence, sans classement, et j’ai essayé de les hiérarchiser de la plus importante à la moins importante. Je n’arrive jamais au même résultat que la classification de l’information dans les grands médias. Je me suis consolé en me disant que la hiérarchisation de l’info, c’était le boulot du directeur de publication ou du rédacteur en chef (qui, eux, sont de très grands journalistes comme Christophe Barbier, Laurent Joffrin ou Franz-Olivier Giesbert, des pointures donc) et qu’il fallait que je vise moins haut pour commencer. Alors j’ai juste essayé de m’entraîner sur les faits divers.

En effet, j’ai remarqué que la presse est friande de morts tragiques. Mais si certaines ont droit aux gros titres, d’autres non. Ca dépend si les morts entrent dans un contexte propre à susciter le débat. J’ai donc sélectionné quelques faits divers bruts et j’ai essayé, dans mon coin, de voir si ces décès tragiques étaient simplement des faits divers ou bien s’il s’agissait de faits marquants et révélateurs de l’état de notre société. Bref, si les faits divers méritaient les petits articles d’intérieur ou bien les gros titres de Unes, voire de devenir les sujets centraux de grandes émissions de débats comme chez Calvi ou Guillaume Durand.

Pour mon exercice, j’avais sélectionné les informations suivantes :

-         Une jeune femme de Pornic (Laetitia) disparue et probablement assassinée dans la nuit du 18 au 19 janvier, crime probable dont est suspecté un individu plusieurs fois condamné pour des actes de violence ;

-         Le suicide, le 8 janvier à Vitrolles, d’un postier qui a envoyé à sa direction, juste avant de se donner la mort, une lettre mettant en cause le fonctionnement de son travail ;

-         Le suicide en prison, le 9 janvier à Corbas, d’un détenu souffrant d’une grave dépression d’après son avocat ;

-         Le suicide en prison, le 16 janvier à Gradignan, juste après sa condamnation, d’un homme dont l’avocat avait insisté auprès de la cour sur la fragilité psychologique.

Partant de là, j’avais estimé qu’il était possible de traiter des suicides en prison assez largement en les connectant à d’autres affaires existantes (ce n’est malheureusement pas ça qui manque) et de traiter de la situation dans les prisons françaises. Il aurait été possible de faire appel aux associations traitant de ce sujet, de connecter la situation avec la question des moyens accordés aux services sociaux et médicaux dans les prisons (voire au-delà), à la logique de la multiplication des enfermements et aux fréquentes condamnations de la France sur le non respect des droits des détenus ou des inculpés par la Cour européenne des Droits de l’Homme. C’est évidemment une question qui n’a pas besoin, théoriquement, de cas dramatiques pour être traitée mais je voudrais être un bon journaliste et j’ai bien compris que ce genre de dossiers fonctionne mieux quand on peut y rajouter une dose de pathos en le raccordant à un drame humain.

Il était également possible de traiter du cas du malheureux postier de Vitrolles en rappelant qu’il s’agissait du cinquième suicide d’un postier dans les Bouches du Rhône en un an, le 70ième dans l’entreprise sur un an et demi, et en faisant un dossier plus large sur les restructurations et la recherche de compétitivité à tout crin dans les services publics en voie de privatisation ou privatisés. En connectant ce sujet à la situation de France Telecom, il aurait peut-être été possible de réaliser des dossiers sur la logique sous-tendant la libéralisation des services publics mais aussi sur les techniques de management dans le monde de l’entreprise.

Par contre, bien que l’affaire fut dramatique, personne ne le nie, je n’aurais pas accordé une grande importance à la disparition de la jeune fille de Pornic, celle-ci me semblant être un simple fait divers criminel.

Puis j’ai comparé mon estimation au traitement effectif de ces sujets dans les médias et je me suis rendu compte que j’avais complètement manqué cet exercice pourtant simple.

La loose totale !

Les deux cas de suicide en prison n’ont pas suscité de réactions en dehors de la presse locale des régions où se situent les prisons concernées.

Pire encore d’une certaine façon, dans le cas du postier de Vitrolles, le seul journal (à ma connaissance) qui a consacré un dossier connectant ce décès à la situation au sein de la Poste et dans les services publics privatisés comme j’aurais souhaité le faire, c’est L’Humanité. Un journal – j’ose à peine écrire le mot de peur de souiller ce blog naissant – communiste ! Quand j’ai vu ça, pour moi, ça a été le coup de grâce : j’ai raté mon exercice au point d’imaginer le même traitement de l’information qu’un journal communiste. Pourtant, il est prouvé qu’on ne peut pas être communiste et un bon journaliste. La preuve : tous les grands journalistes qui ont été communistes par le passé ont renié cette idéologie dégradante avant de devenir de grands journalistes. Les July, Plenel ou Adler avaient renoncé à leurs errements passés avant que leurs compétences soient reconnues. La plus grande journaliste française, dont le talent et la probité sont si indéniables qu’on lui a confié la direction de l’Audiovisuel Extérieur de la France (la voix de la France quand même, ce n’est pas rien !), Christine Ockrent, a déclaré dans ses mémoires : « j’ai toujours éprouvé à l’égard du communisme, sous ses formes diverses, une répulsion viscérale ». Quelqu’un qui a été reconnu comme la plus compétente pour incarner, dans le monde, la lecture française de l’actualité, que l’association Reporters sans Frontières a choisi comme l’incarnation vivante de la liberté de la presse et qui, si j’ai bien tout compris, en est réduit à faire le ménage pour survivre tant elle est mal payée (preuve de son dévouement à son métier), condamne le communisme.

Et moi je pense à faire des articles comme ces gens là.

La honte m’envahit.

Mon traitement de cette actualité était si à côté de la plaque que j’aurais eu personnellement tendance à rédiger le dossier sous l’angle de la nécessité de ne pas s’attaquer au statut de la fonction publique, alors que les grands journalistes sont tous d’accord pour dire le contraire. Ainsi, le toujours spirituel Christophe Barbier nous apprenait récemment, dans le Vidéo gag de l’Express, qu’il était souhaitable, pour le bien des fonctionnaires eux-mêmes, que l’État puisse les licencier au besoin tous les 10 ou 15 ans.

Et ce n’est pas tout (comme dirait Bernard Guetta) !

Le cas de la jeune disparue de Pornic, que j’avais pris sous le seul angle du fait divers tragique, a lui été traité très largement. Et contrairement à ce que je croyais, il était visiblement possible d’en faire une grande question de société.

L'agence Reuters, et à sa suite les journaux reprenant ses dépêches (dont Le Point), l’ont bien précisé : L'affaire Laëtitia relance le débat sur la récidive ! Le prospectus journal Métro est bien d’accord, tout comme Ouest France ou encore Paris Match, et bien d'autres. Eric Delvaux, dans le journal de 18 heures de France Inter du 25 janvier l’a dit également. Et moi qui, au contraire, pensais faire des papiers contestant les logiques d’emprisonnement en rebondissant sur les suicides en prison alors que c'est plus d'enfermement qui semble être la solution évidente. J’étais vraiment à la masse.  



Je me console un petit peu en me disant que ce débat relancé spontanément n’a pas non plus été identifié tout de suite par la presse. Il a fallu une semaine (après avoir tout bien pesé et analysé) pour que les plus grands journalistes de France constatent que le débat sur la récidive s’imposait de lui-même sur ce sujet. On notera d’ailleurs que Nicolas Sarkozy, qui a eu la bonne idée de s’entourer de grandes journalistes – comme Catherine Pégard ou Myriam Lévy - dans son équipe, a réussi à identifier que ce débat était relancé (naturellement et de lui-même) quelques heures avant les autres médias. Il en a donc parlé dans son discours de Saint-Nazaire du 25 janvier un peu avant que la presse ne traite le sujet sous cet angle. Cette primauté présidentielle a eu une conséquence fâcheuse, celle de faire croire à certains mauvais journalistes (comme ceux de Nice Matin, peut-être infiltré par de mauvais journalistes… voire par des communistes) que c’était l’UMP qui relançait le débat. Il s’agit bien sûr d’un postulat idiot. Cela laisserait penser que la presse française n’est pas capable d’identifier elle-même les grandes questions et qu’elle suit scrupuleusement les mises à l’agenda gouvernementales sans faire preuve d’autonomie et en suivant bêtement les plans de communication de l’Elysée. Non ! La presse de qualité a identifié la seule vraie et juste façon de traiter ce dossier mais elle l’a fait avec quelques heures de retard sur les analystes élyséens, c’est tout. Comme quand elle « relance le débat » sur l’origine ethnique des délinquants tous les six mois, quelques heures après des déclarations du ministère de l’Intérieur ou de l’Elysée. C’est un concours de circonstances lié à des analyses convergentes mais menées en parallèle.

 

Et ça, malheureusement, identifier la bonne façon de lancer des débats autour de faits divers tragiques, je n’y arrive pas.

Ce n’est pas demain que j’aurai le prix Albert Londres. 

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Jeff 06/02/2011 00:46


Et oui, n'est pas "BHL" qui veut ! Que voulez-vous, c'est comme ça ! Il va falloir que vous vous y fassiez. Quand on y arrive pas, on y arrive pas.

Tenez, regardez, il n'y a pas que vous qui échouez à l'exercice du métier d' animation journalistique. Il suffit de lire l'article de M.Alèssi DELL’UMBRIA sur le Mexique paru sur le site d'Article
11 pour comprendre l'erreur commise par ce dernier. Précisément dans ce cas de figure, on ne peut relever qu'un échec sur toute la ligne.

En effet, imagine t-on un PPDA, un BHL, un Christophe Barbier, un Alexandre Adler, un Jean - Pierre Pernod, tous d'immenses animateurs de surface médiatiques qui connaissent parfaitement et en tout
point leur métier jusque dans les plus petites arcanes du ministère de l'intérieur, écrire un tel article, si dense et si fouillé sur un obscur et si barbare pays étrangement appelé :
Mexique ? Je vous le demande ?

Grave erreur que celle de M.Alèssi DELL’UMBRIA ; erreur de première jeunesse sans doute, mais erreur quand même. A la lecture, on se dit que M.Alèssi DELL’UMBRIA n'arrivera jamais à la cheville
d'un " BHL " ou d'un Étienne mougeotte. Pas la peine qu'il essaie, c'est impossible.

Afin que vous ne vous sentiez pas tout seul et désarmé dans votre incompétence crasse face à d'immenses sommités déjà citées, je vous adresse le lien vers l'article de M Alèssi DELL’UMBRIA, pour
que vous compreniez ce qu'il ne faut jamais faire si vous voulez ressembler un jour à Christine Ockrent 24 sur 24 à la direction de France 24, la voix éraillée de la France dans le monde.

Je n'ose vous dire bonne lecture tellement l'erreur est manifeste, mais bon, lisez cet article comme un exercice pédagogique à ne pas commettre, ni surtout à répéter. Il y va de votre futur
carrière à " Libé ", à Europe 1, RMC. Visez plutôt l'émission les " grandes gueules ( d'extrême droite ) plutôt que de vous soucier des taulards moribonds qui ont gouté aux peines sapin après les
peines plancher. Osez ! soyez un peu plus ambitieux, diantre ! Foutre dieu !

Article de M.Alèssi DELL’UMBRIA : " Mexique : La paranoïa et la terreur comme paradigmes de gouvernement "
http://www.article11.info/spip/Mexique-La-paranoia-et-la-terreur


Mercutio 02/02/2011 10:42


C'est d'autant plus amusant que quand Sarkozy avait relancé le débat en parlant de récidive, les premières réactions (sur France Inter, si je me souviens bien) faisaient remarquer que le cas de
Pornic était très différent : a priori, rien dans le parcours du suspect ne permettait de mettre en cause les mesures prises par la justice pour le surveiller.

Le monsieur avait purgé sa peine jusqu'au bout, était inscrit sur la liste des types à surveiller, mais n'avait jamais réellement commis d'agression sexuelle (il a quand même essayé de violer son
codétenu, mais ça, a mon sens, ça devrait plutôt relancer le débat sur les conditions de détention et l'état psychologique de mecs enfermés non-stop pendant des années, mais passons). De toute
façon, il devait pointer régulièrement au commissariat. Quand il a manqué le rendez-vous de l'un des pointages, il a immédiatement été recherché. C'est sa localisation dans le coin de Pornic,
quelques jours après la disparition de Laetitia, qui a permis son arrestation, quand la Police a fait le lien entre les deux affaires et a communiqué son signalement à la Gendarmerie...

Bref, tout a été fait dans les règles. Le journaliste de France Inter signalait donc qu'il ne pouvait y a voir de procès de la récidive, puisqu'ici, tout avait été fait dans les règles.

Et puis depuis quelques jours, plus rien : tous, bien en chœur, et France Inter avec, hein, reprennent le beau laïus de "plus jamais ça", "la justice fait mal son travail", et autres poncifs
habituels. C'est marrant comme rapidement, plus aucune rédaction n'ose aller à contre-courant du discours mainstream.