De sources sûres, les islamistes sont partout

Publié le par CPPN

Je ne comprends décidément rien à ce qui peut légitimement être considéré comme une source sûre par la presse française quand il est question d’« islamisme », de « terrorisme » et de « menaces » en général.

Mercredi dernier, une nouvelle a été reprise sur la quasi-totalité des médias avec des titres alarmistes : Al Qaïda était sur le point de jouer un rôle déterminant dans la crise égyptienne. A partir de dépêches de l’AFP et de Reuters, Le Monde publia un article titré : « Al-Qaida s'invite dans les manifestations en Egypte », Le Figaro : « Al-Qaida/Égypte: appel à la guerre sainte », 20 Minutes : « Egypte: Des islamistes liés à Al-Qaida se sont évadés pendant les troubles », L’Express : « Al Qaïda tente de récupérer le mouvement égyptien », Le Point (en faisant signer l’article par l’expert maison des questions militaires, Jean Guisnel, alors qu’il n’ajoute aucune information aux dépêches d’agence) : « La branche irakienne d'Al-Qaïda appelle les manifestants égyptiens à la guerre sainte », France 24 utilisa le même titre. D’autres médias trouvèrent d’autres titres comparables, tous fonctionnant sur le même registre.

Que disaient ces articles ? Premièrement, que la branche d’Al Qaïda en Irak avait appelé les manifestants égyptiens à se sacrifier pour mettre en place un système politique « islamique » et à rejeter à la fois le nationalisme arabe et la démocratie. Cette première information était associée, dans les articles, à une déclaration du vice-président égyptien (à l’époque de l’article, à l’heure où j’écris ces lignes, on ne sait plus trop), Omar Souleiman, qui annonçait que de nombreux activistes islamistes violents avaient profité des troubles pour s’évader et que certains étaient liés à Al Qaïda.

Il ressort de ces articles que la menace d’un basculement islamiste de l’Egypte, dont ne cessent de parler nos éditorialistes, est bien réelle et que l’hydre planétaire islamiste Al Qaïda pourrait y jouer un rôle.

Ca fait froid dans le dos, non ?

A voir.

En effet, cela mériterait de s’intéresser aux sources de cette information.

D’abord, Al Qaïda en Irak.

Si la présence massive en Irak de terroristes d’Al Qaîda est un lieu commun des articles de la presse mainstream sur ce pays, la réalité est probablement toute autre. Dans un article du 10 avril 2006, « Military Plays up Role of Zarqawi », le Washington Post, qui n’est pas spécialement un journal rédigé par de dangereux gauchistes et qui avait soutenu l’agression états-unienne contre l’Irak, donnait la parole à des responsables de l’armée US sur la présence d’Al Qaïda en Irak. Cet article fut publié au moment où les tensions entre une partie de l’état-major et l’administration Bush étaient au plus haut et, dans ce combat, le Washington Post avait choisi l'armée. L’article, citant également des officiers de renseignement ayant travaillé en Irak, assurait tranquillement que le rôle d’Al Qaïda en Irak et de son leader Abu Moussab Al Zarkaoui, avait été hypertrophié par l’armée et les services de renseignement militaires afin de décrédibiliser la résistance irakienne et de convaincre la population US de l’importance du maintien des troupes en Irak pour la poursuite de la « guerre au terrorisme ». Cette stratégie était passée par des distributions de faux tracts, de fausses revendications, de faux communiqués et des fuites bidons à certains journalistes. Bref, les militaires y décrivaient ce qu'ils avaient fait pour valider les mensonges d'un pouvoir politique avec lequel ils étaient, désormais, en froid.

Cet article, pourtant d’une importance cruciale, ne fut pas repris (à ma connaissance) dans la presse française. Il fut, également, très vite oublié par la presse états-unienne elle-même une fois que l’état-major eut obtenu la démission de Donald Rumsfeld et l’arrivée de Robert Gates au poste de secrétaire à la Défense, sept mois plus tard. Homme sensible aux jolies histoires d’amour, Barack Obama n’eut pas le cœur de rompre cette belle idylle entre un secrétaire à la Défense et l’état-major, devenant le premier président à conserver comme secrétaire à la Défense un ministre mis en place par un prédécesseur venant d’un autre parti que lui. Il poussa même la délicatesse jusqu’à augmenter, année après année, la dotation de l’État fédéral à la liste de mariage de Robert Gates avec l'armée. Quand on aime, on ne compte pas.



 La deuxième source des articles est Omar Souleiman, alors vice-président de l’Egypte et surtout chef des services secrets. Quand on dispose d'une déclaration d'un type comme Souleiman à propos de « l'islamisme », on pourrait d’abord rappeler qu’un pouvoir politique qui tient grâce à l’appui de puissances étrangères, qui le subventionnent grassement au motif officiel de servir de rempart à l’islamisme, a tout intérêt à assurer que la menace qui légitime son existence demeure. On pourrait ajouter que Souleiman et le gouvernement égyptien d’Hosni Moubarak ont été fréquemment accusés d’avoir ouvert eux-mêmes une partie des prisons afin, entre autres mesures, de semer le chaos et de faire pourrir la révolution en germe. Enfin, il serait bon de s’interroger sur l’identité de ces supposés militants d’Al Qaïda qui sont dans les prisons égyptiennes et qui se seraient « évadés » ? Sont-ce des personnes accusées d’être en lien avec les attentats contre les églises coptes en Egypte à la fin de l’année 2010 ? Dans ce cas, il serait bon de rappeler que, d’après la chaîne Al Arabiya, le procureur général du Caire a ouvert une enquête contre Habib el-Adly, ancien ministre de l’Intérieur d’Hosni Moubarak, accusé d’avoir orchestré des attentats contre les coptes, et notamment l’attentat d’Alexandrie du 31 décembre qui a fait 21 victimes, afin de justifier un renforcement de l’état d’urgence en Egypte et d’obtenir davantage de soutien des puissances occidentales au nom de la lutte contre l’islamisme. Cette dernière information n’a que peu été reprise dans la presse française.



Pour résumer, nous avons donc une organisation, dont l’armée états-unienne a reconnu avoir augmenté la taille en Irak par la diffusion de faux communiqués, qui diffuse (justement) un communiqué  susceptible de favoriser la légitimation d’un pouvoir politique, allié de Washington, aux abois. Information « renforcée » par une annonce d’un dirigeant d’un gouvernement dont un des membres est soupçonné d’avoir organisé des attentats attribués aux islamistes.

Cela ne devrait-il pas inciter à la prudence ? Ne faudrait-il pas, dans ces conditions, éviter les titres tapageurs prenant pour argent comptant ces déclarations ? Rajouter des « peut-être » et fournir davantage d’éléments de contexte ?

Il faut croire que les rédactions des principaux organes de presse français ne l’ont pas jugé utile.

Il faut dire que mettre en doute ce type de déclaration, c’est s’exposer à un risque symbolique : celui d’être catégorisé comme un « conspirationniste ». Cette appellation dépréciative et fourre-tout englobe dans un même sac des adeptes des petits hommes verts (ou gris), des pourfendeurs des « Illuminatis », des paranoïaques de toute sorte et de simples sceptiques pointant que la raison d’État a parfois justifié bien des mensonges ou des attentats sous fausses bannières, y compris par des gouvernements dit démocratiques comme le démontrèrent les riches heures du réseau Gladio lors des riantes années de plomb italiennes.

Contester la version officielle d’un évènement dramatique émanant d’un gouvernement occidental ou allié de l’Occident, que ce soit avec des arguments censés ou des hypothèses délirantes, vous place dans une seule et même catégorie infamante.

Enfin, pas toujours.

Mardi, l’ancien juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière a rendu un rapport, commandé par la société Total, dans lequel il assure que la catastrophe du site AZF, en septembre 2001, à Toulouse, n’était pas la conséquence d’un accident industriel, comme l’a conclu la justice française, mais un attentat islamiste. Ce rapport vient appuyer l’action en justice de Total contre l’État français que la société accuse de ne pas avoir assez creusé la piste de l’attentat. J’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé nulle part Bruguière accusé d’être un conspirationniste. Pourtant, contre l’avis de la justice française et des RG, Bruguière accuse un homme dont l’attitude : « laisse supposer une sympathie pour l'idéologie véhiculée par les salafistes radicaux proches de la mouvance d'al-Qaida ».

En même temps, Jean-Louis Bruguière, ce n’est pas n’importe qui. Un ancien juge antiterroriste, ce n’est pas rien. Ce n’est en tout cas pas le genre de personne à avoir des obsessions persistantes et voir la main cachée d’organisations souterraines partout.

Non ?

Le 9 novembre 1993, alors qu’il était juge antiterroriste, Jean-Louis Bruguière supervisa l’opération Chrysanthème : l’arrestation de 88 Algériens, accusés de liens avec les réseaux islamistes algériens, partout en France. Cette vague d’arrestations faisait suite à l’enlèvement de trois agents consulaires de l’ambassade de France en Algérie revendiqué par le GIA. La presse fit ses gros titres sur cette attaque qui visait directement des Français et sur la menace islamiste, mais il s’agissait d’une manipulation menée conjointement par les services secrets algériens et la DST comme le confirma quelques années plus tard l’ancien bras droit de Charles Pasqua, Jean-Charles Marchiani, à Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire (« Françalgérie, crimes et mensonges d'états », La Découverte, 2005. p. 344). Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, assura que des armes et des documents indiquant que des attentats étaient en préparation en France avaient été saisis, information qui fut largement relayée dans la presse. Les premiers démentis de ces affirmations arrivèrent dès le mois de janvier 1994, mais il fallut six ans pour que les derniers suspects soient totalement blanchis et pour que la justice déclare que « les autorités policières n’avaient pour seul impératif que de faire déférer, quel qu’en soit le prix, le chef du FIS en France pour donner un caractère de réussite à l’opération Chrysanthème (…) au mépris des règles de droit les plus élémentaires, en maquillant la vérité pour tromper la justice. ». Bruguière supervisait l’enquête.

En juin 1995, le juge Bruguière organisa une nouvelle vague d’arrestations contre un autre dangereux réseau terroriste islamiste, « le réseau Chalabi », du nom de ses supposés organisateurs. 140 arrestations, des années cumulées de détentions préventives et un procès organisé dans un gymnase en juillet 1998 avec 138 inculpés. En janvier 1999, le verdict tombe : un tiers des accusés est relaxé, la plupart des autres sont condamnés à des peines courtes, souvent couvertes par la préventive, essentiellement pour séjour irrégulier en France. Les principaux inculpés, accusés d’être les chefs d’un réseau terroriste, sont condamnés à huit ans de prison, peine bien courte au regard des faits reprochés mais mal étayés ; lot de consolation d’un juge antiterroriste désavoué.

Le 26 juillet 2005, deux hommes furent arrêtés à Wervicq (Nord), à la demande du juge Bruguière, devant les caméras de télévision pour de supposés liens avec les attentats de Madrid de 2004. La presse put bénéficier des hélicoptères de la police pour prendre de meilleures photos. Cette arrestation tombait bien : le même jour, Nicolas Sarkozy devait faire une annonce sur la fusion de services de la DST et des RG chargés de la lutte antiterroriste. Les deux hommes arrêtés furent relâchés trois jours plus tard, sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux. Entre temps, la presse s’était déchaînée contre eux grâce à des « fuites » émanant de sources « proches de l’enquête ».

Deux mois plus tard, le 26 septembre 2005, le juge Bruguière organisa une nouvelle arrestation médiatique de « terroristes » à Trappes. Le soir même, Nicolas Sarkozy devait annoncer un renforcement des lois antiterroristes dans l’émission « Pièces à conviction » de France 3. Là encore, les inculpés furent relâchés discrètement, une fois le cirque médiatique apaisé.

C’est également le juge Bruguière qui insista pour que seule la piste « Al Qaïda » soit étudiée dans l’affaire de l’attentat de Karachi du 8 mai 2002 alors que la DGSE s’orientait, dès le départ, sur la piste du différend financier liés à une vente d’arme. Il reste attaché à cette thèse « islamistes » encore aujourd’hui.



En 2007, Bruguière fut contraint de démissionner de la magistrature pour pouvoir se présenter aux législatives de 2007 avec l’investiture de l’UMP. Il perdit l’élection.

Mais la perte de son poste de juge antiterroriste ne l’empêche pas de se lancer dans la poursuite de la dénonciation d’Al Qaïda. Ainsi, quand la « flottille de la liberté » fut arraisonnée au large de Gaza en juin 2010 par la marine israélienne, en violation du droit international, Bruguière, alors retraité, assura que les ONG ayant organisé le convoi maritime étaient liées à Al Qaïda. Encore...

Aujourd’hui, il assure que la catastrophe d’AZF est un attentat islamiste.

La prochaine enquête de l’ex-juge Bruguière ?

 

Pourtant, je n’ai pas trouvé traces, dans les articles parlant de son rapport, des « brillants » états de service du juge Bruguière et de ses petites obsessions. Certains articles semblent, au contraire, accorder une réelle légitimité à ses thèses. Il faut dire qu’une partie de la presse a largement milité en faveur de cette théorie de l’attentat, forcément, islamiste. Ainsi, Charlie Hebdo, dont le principal actionnaire et ex-directeur, Philippe Val, s’est souvent illustré dans le combat contre le « conspirationnisme » a consacré, le 20 septembre 2006, un dossier de quatre pages (soit un quart du numéro) et sa Une à cette thèse. Le dossier était richement illustré en caricatures d'arabes barbus et menaçants et d'experts scientifiques niais incapables de voir l'identité évidente des vrais responsables. Auparavant, Le Figaro et l’Express avaient dédié des articles à cette thèse, allant également dans le même sens.

 

La justice a pourtant tranché très différemment. 

A lire les articles de cette semaine, on peut penser que la presse française considère Omar Souleiman et Jean-Louis Bruguière, malgré leurs antécédents, comme des sources fiables quand il s’agit d’agiter la menace islamiste.

Je sais que je ne serai jamais un bon journaliste mais, spontanément, je pensais plutôt que c’était deux sources à prendre avec des pincettes sur le sujet.



A moins, bien sûr, de penser qu’une bonne source d’info, c’est une source qui valide les présupposés préexistant dans la presse.

 

 

 

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