Bancocratie (Deuxième partie)

Publié le par CPPN

( Première partie)

 

Le fait est que les relations tissées dans les cercles restreints du pouvoir entre (futur/ex) banquiers et/ou (futur/ex) dirigeants politiques ont indéniablement un impact sur la prise de décision politique. Il est cependant difficile de déterminer leur poids exact dans l’influence globale qu’ont les banquiers ou responsables financiers dans les politiques publiques. Ainsi, en septembre 2008, en pleine crise des subprimes, Michel Pébereau, alors PDG de BNP-Paribas était, bien qu’il n’occupait aucune fonction politique,  dans le cabinet de crise de Christine Lagarde travaillant sur le plan de sauvetage de la banque franco-belge DEXIA, alors qu’il était en train de racheter un concurrent de DEXIA, la banque belge Fortis. A quoi devait-il sa présence ? à son entregent ? à ses réseaux ? au poids de BNP-Paribas ? à la conviction de Christine Lagarde que les milieux financiers, dont elle est issue, sont les plus à même de régler les problèmes financiers ? Probablement à une combinaison de tout cela.

Michel Pébereau a été conseiller technique dans le cabinet de Valéry Giscard d’Estaing quand ce dernier était ministre de l’Economie et des Finances et a été directeur de cabinet de René Monory dans ce même ministère de 1978 à 1980. Il a rejoint le privé en 1982. Il a pris la tête de la BNP en 1993 et a géré la fusion avec Paribas en 1999 à la suite dune OPA. Il a alors pris la tête de cet ensemble et a progressivement pris des postes dans les conseils d’administration d’AXA, de Saint-Gobain, Total, Lafarge et EADS. Il a laissé son poste à la tête de BNP Paribas, le 1er décembre dernier, à Beaudoin Prot qui n’est pas non plus étranger au monde des ministères puisqu’il a été Adjoint au Directeur Général de l'Énergie et des Matières Premières au Ministère de l'Industrie (1980-1983). Considéré comme le parrain du monde des affaires français, Michel Pébereau serait également membre  d’un groupe discret qui travaillerait à la prochaine campagne de Nicolas Sarkozy autour de Jean-René Fourtou (patron de Vivendi et – comme Pébereau – administrateur d’AXA) et comprenant les journalistes Gérard Carreyrou (France Soir) et Etienne Mougeotte (Le Figaro) et l’ex-ministre (et détenu) Alain Carignon .

Bien sûr, Nicolas Sarkozy ne cache pas sa proximité avec les milieux d’affaires dont il tutoie les principales figures et qu’il abreuve de décorations (à titre d’exemple, le 22 octobre 2007, il remettait l’insigne de Grand-Croix de la Légion d’honneur – la plus haute distinction de la République – à son ami Antoine Bernheim, ancien associé de la Banque Lazard et ancien patron de l’assureur italien Generali, homme influent mais discret ayant contribué à l’édification des groupes de Bernard Arnault, François Pinault et Vincent Bolloré ; jusqu’alors le seul patron qui avait reçu une si haute distinction était Marcel Dassault). Mais il serait faux de croire que le PS n’a pas de liens avec les cercles financiers. On rappellera que François Hollande, pour sa campagne, s’est entouré, entre autres personnalités proches des milieux financiers, de l’ex-strauss-kahnien Pierre Moscovici, qui avait remplacé DSK dans ses fonctions de vice-président au sein du Cercle de l’Industrie, lobby patronal français rassemblant la plupart des entreprises du CAC 40, et a comme allié et ami proche François Rebsamen, ancien administrateur de la Banque franco-belge DEXIA.

En outre, la plupart des partis de gouvernement construisent leurs argumentaires économiques en s’appuyant sur les travaux d’économistes influents qui sont souvent, eux-aussi, rémunérés par des institutions financières privées comme l’a récemment illustré Acrimed dans  un très intéressant article.

Force est de constater que les hommes à la tête des entreprises du secteur financier disposent donc de moyens d’influence considérables basés non seulement sur leur poids dans l’économie mais également sur des réseaux de relations personnelles et des socialisations professionnelles partagées avec nos élites politiques. Ces socialisations ne se limitent pas aux cercles franco-français et, sans surprises, on retrouve les noms de ces personnalités dans des clubs de réflexion (et d’influence) internationaux comme l’Institut Aspen (dont la branche française comprend, entre autres, Thierry Breton ou Michel Pébereau) ou le groupe Bilderberg (où on retrouve, entre autres, le président du conseil italien Mario Monti, l’ancien président de la BCE Jean-Claude Trichet, l’ancien conseiller de George W. Bush et secrétaire d’État adjoint de Condoleezza Rice et actuel président de la Banque mondiale Robert Zoellick et aux réunions duquel a participé, en 2008, François Pérol, alors encore en poste à l’Elysée).

Rappeler ces liens afin d’aider à mieux décrypter les processus de prises de décisions politiques n’a, malheureusement, pas bonne presse. Certains éditorialistes utilisant pour décrédibiliser ces questions des arguments d’une honnêteté intellectuelle qui fait honneur à leur profession.

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Pour certains éditorialistes, dénoncer l’influence excessive du secteur financier sur le monde politique ou les relations personnelles tissées entre dirigeants politiques et hommes d’affaires reviendrait à céder à la paranoïa, à la mode du complot, ce qui ne mérite – évidemment ! - que le mépris ( à une exception près). Le 21 novembre dernier, dans  sa chronique matinale sur France Culture, Brice Couturier dissertait sur ce sujet en prenant le slogan « dictature des marchés » au pied de la lettre pour mieux expliquer que puisqu’elle n’existait pas littéralement elle n’existait pas du tout. La preuve ? Michel Pébereau est d'accord avec lui ! Il en profitait pour assurer également que les détracteurs de l’influence des milieux financiers étaient sans doute un peu racistes, xénophobes et antisémites sur les bords : « on peut toujours se consoler des malheurs du temps en accusant l’étranger, « l’immigré qui vient voler le travail des Français », « siphonner nos cotisations sociales», et à l’autre bout, le « Juif apatride »,« les élites mondialisées », « les banquiers avides de profits faciles ». Depuis qu’Obama est président, la mise en accusation de « l’impérialisme américain » a moins cours. Reste donc « les marchés », cette puissance occulte et ténébreuse, acharnée à vouloir le malheur des peuples et la ruine des Etats. »

Le  15 novembre, sur France Inter, c’est Bernard Guetta qui assurait, sans rire, que les marchés n’avaient pas vraiment pesé dans les chutes des gouvernements Papandréou et Berlusconi et balayait d’un revers de main, après les avoir caricaturées, les positions de ceux qui s’inquiètent de la légitimité démocratique des arrivées au pouvoir de Mario Monti et de Lucas Papadémos. Il concluait sa tribune en assurant que l’Europe avançait malgré tout dans le bon sens et pas du tout selon les desiderata de la droite allemande (qu’est-ce que vous allez encore imaginer ?).

Sur le site  Atlantico, le 21 novembre l’avocat et essayiste Jean-Marc Fedida pourfendait les journalistes et citoyens qui s’étaient inquiétés de l’influence de Goldman Sachs au travers des récentes nominations en Europe : non seulement il s’agit là de tristes complotistes mais en plus ils ressemblent (très fort !) à des collabos antisémites : « Mais aujourd’hui comme hier, il n’est pas indifférent de relever que les premiers traits viennent de gauche. Ils contribuent à éclairer rétrospectivement le cheminement intellectuel et le parcours intellectuel d’un Pierre Laval, avocat des pauvres puis député socialiste dénonciateur zélé des capitalismes égoïstes, devenu chef du gouvernement du Maréchal Pétain en 1944, fusillé à Fresnes en 1945, encore dénonciateur des financiers apatrides ! »

 

Bref, selon un refrain connu, s’inquiéter de collusions c’est être paranoïaque, voire, pour les plus fins analystes, c’est être un petit peu (beaucoup) nazi.

 

A l’inverse, dans  son édito du Point du 17 novembre (qu’il pourra bientôt publier intégralement sur twitter tant ses injonctions au lectorat se raccourcissent), l’inénarrable Franz-Olivier Giesbert admettait que ces arrivées au pouvoir de banquiers étaient un déni de démocratie. Mais selon lui il s’agit d’une parenthèse anti-démocratique qu’il faut accepter comme une nécessité. Une dictature à la romaine en quelque sorte. S’il y a bien un coupable à rechercher dans la situation actuelle, ce sont les peuples qui ont élu de biens dépensiers dirigeants (vous savez, les types que FOG aime tant quand ils sont ou arrivent au pouvoir et sur qui il publie des livres assassins quand ils sont en fin de règne). La semaine suivante,  le 23 novembre, il concluait de ce premier postulat qu’il était nécessaire de placer au pouvoir des techniciens compétents, louant au passage le génial Jean-Claude Trichet (le type dont les pertinentes recommandations aident si bien l’économie grecque) et se rappelant avec émotion comme la France était belle à l’époque du « professeur Raymond Barre ».

 

Une image de cet âge d’or perdu selon FOG.

 

Giesbert exprime là une idée fréquente dans la presse actuellement : et si la France, à l’instar de la Grèce, choisissait un gouvernement d’union nationale (qui ne déborderait quand même pas des partis libéraux) dirigé par un banquier ?

Le 10 novembre, sur France-Info, lors du débat économique opposant à 20 heures 45, le social-démocrate Laurent Mauduit de Médiapart (caution pluraliste d’une émission cadenassée) aux éditorialistes néolibéraux Jean-Francis Pécresse des Echos et Gilles Fontaines de Challenges, ce dernier déclarait, agacé : « Tant qu’on laissera les politiques gérer la crise avec leurs propres agendas, on ne s’en sortira pas (…) Autant laisser la place aux experts (…) il faut surtout résoudre cette crise invraisemblable ». La démocratie, voilà l’ennemie. Plus tard, lorsque l’un des intervenants (je n’ai pas reconnu la voix) se demandait : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? Jean-Claude Trichet, Premier ministre ici ? », le présentateur Olivier De Lagarde rebondit immédiatement sur la question (pourtant purement rhétorique) : « C’est peut-être une solution ! ». Ce fut le mot de la fin.

 Sur son blog, Vincent Beaufils, directeur de la rédaction de Challenges, envisageait plutôt de donner le poste de Premier ministre à Michel Pébereau une fois ce dernier libéré de ses obligations à la tête de BNP-Paribas. Beaufils assurait : « Nul doute qu’avec Pébereau aux manettes, la réduction du train de vie de l’Etat irait au-delà du verbe (…) Et avoir à la tête du gouvernement un champion historique de l’euro, qui s’est battu pour offrir avec la monnaie européenne une alternative au dollar et pour construire la banque la plus puissante de la zone euro, cela ne manquerait pas de panache pour résister à l’insolence des marchés financiers ». Michou c’est un mec, un vrai, et il te la réduirait vite fait bien fait ta dette. Sentant peut-être qu’il était allé un peu loin dans le panégyrique du banquier, Beaufils déclarait que son projet n’était qu’un exercice de politique fiction avant de conclure : « Tout du moins, tant que nous conservons le AAA… ».

Alors Pébereau ou Trichet comme sauveur de la nation ?

Et pourquoi pas les deux !

C’est ce que proposait le journaliste néolibéral Pierre Antoine Delhommais, dans  Le Point du 28 novembre, où il stimulait ses corps caverneux en présentant le gouvernement de ses rêves (attention, c’est du lourd) :

-        Trichet, « super-Premier ministre » (je ne sais pas ce que cela veut dire et je n’ai pas envie de savoir, parfois travailler sur les fantasmes tordus ça abime)

-        Pébereau, ministre de la Dette publique et du Sauvetage des Banques.

-        Pascal Lamy quitterait l’OMC pour devenir ministre de l’Economie et du Commerce extérieur.

-        Jean Peyrelevade (l’ancien patron du Crédit Lyonnais à la grande époque), ministre de la Réindustrialisation.

-        Jacques Attali, secrétaire d’État à la croissance pour qu’il y applique les idées de son rapport ou, s’il refuse, Christian Noyer (le gouverneur de la Banque de France).

-        Hervé Hannoun (Directeur général adjoint de la Banque des règlements internationaux), ministre de la Rigueur.

-        Jean-Pierre Jouyet (actuel président de l’Autorité des marchés financiers), ministre des Affaires européennes.

-        Daniel Cohn-Bendit comme porte-parole du gouvernement pour faire passer la pilule.

Comme le dit l’auteur : « Tout cela, chacun - ou presque - en conviendra, aurait belle allure. ».

Tu m’étonnes, Pierre-Antoine ! Mais on pourrait même aller plus loin et cesser d’appeler ça un gouvernement pour le désigner par une dénomination plus logique : le Conseil d’administration de la France.

 

Trois ans après avoir beuglé « Nous sommes tous Keynésiens » (même Le Figaro et Henri Guaino !) pour mieux faire oublier leurs fascination pour les Banquiers, les éditorialistes et une large part des dirigeants politiques reviennent à leurs premières amours néolibérales à l’occasion d’une crise qui n’est plus vue que comme une crise « de la dette ». Alors que la crise des subprimes avait pu laisser espérer une régulation des marchés, cette dernière est passée sous le tapis de la « moralisation » et la « crise de la dette » laisse envisager une rigueur présentée par l’économiste Frédéric Lordon comme une « Reconquista des possédants ».

Aujourd’hui, tout projet de régulation des marchés financiers semble être repoussé aux calendes grecques (voire juste après), tout comme la lutte effective contre l’évasion fiscale, une re-proportionnalisation de l’impôt ou une taxation des transactions financières ou des revenus du capital au moins comparable à la fiscalité portant sur le travail. A l’inverse, les hommes politiques et éditorialistes rivalisent d’inventivité pour savoir sur quels budgets sociaux il faudra taper en premier. C’est notamment ce que fit un Christophe Barbier en état de grâce qui,  le 4 novembre dernier, proposait une suppression d’une semaine de congé payé, la suppression de nombreuses aides sociales, le remplacement de seulement un fonctionnaire sur cinq et une baisse de l’indemnisation du chômage. Dans le même temps, il exigeait que les Banques, les assurances et les fonds d’investissements… ah non ! rien.

Au nom de la lutte contre les déficits publics et la dette, le détricotage de l’État social est en passe de s’accélérer, une logique qui ne peut qu’accroître les difficultés en provoquant une récession et donc un accroissement de la crise de la dette puisque les rentrées fiscales vont se tarir,  un phénomène déjà observé en Grèce. Les investissements de l’État vont en pâtir alors que la crise économique n’a pas effacé d’un trait les autres questions cruciales auxquelles sont confrontées nos sociétés (adaptation aux évolutions climatiques, raréfaction et renchérissement du pétrole et du gaz, fin de vie des centrales nucléaires, etc.), sujets où l’initiative privée tant vantée est absente et où l’intervention publique sera indispensable. Il est nécessaire de repenser le système pour sortir de l’impasse. Malheureusement, le petit vivier de dirigeants politiques qui a le statut nécessaire, les informations adéquates et la notoriété suffisante pour espérer être élu ont, pour la plupart, des liens étroits avec ceux qui auraient à perdre d’une transformation du système économique et financier. 

Alors que la crise économique et financière devrait nous inciter à repenser le système économique et refonder le compromis économique et social dans lequel nous vivons, la prochaine élection ne semble devoir opposer que des amis de banquiers de droite à des amis de banquiers de gauche. Est-ce que l’un d’eux fera fi de ses relations personnelles, de ses intérêts de classe, de ses liens de socialisation anciens et de toute gratitude envers ceux qui l’ont porté au pouvoir (je ne parle évidemment pas des électeurs) pour privilégier l’intérêt général ?

Il y a eu des précédents mais ils sont rares.

Honnêtement, vous imaginez  François Hollande en Gorbatchev vous ?

 

 

 

 

 

 

Ajout du 9 décembre 2011 :

 

Ce matin, Bernard Guetta revenait dans sa chronique matinale de France Inter sur l’accord entre les pays de la zone euro négocié la veille. Il y déclarait : « Les pays de la monnaie unique s’engageront par accord intergouvernemental à ne plus dépasser le plafonnement de leur déficit budgétaire et de leur endettement. Sous peines de sanctions quasi-automatiques, les pays de l’euro s’engagent à ne plus se laisser se récréer les dérapages financiers qui avaient causé cette crise ». (C’est moi qui souligne)

 

Magie de l’amnésie médiatique, ce sont les déficits des États qui ont causé la crise actuelle. Les subprimes ? la dérégulation financière ? l’action du système financier ? Oubliées ! Seuls les États sont responsables.

 

Elle est quand même pratique cette expression « crise de la dette ».

 

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José 23/12/2011 15:05

Et pendant que la BCE refuse de lever le petit doigt pour relancer les économies européennes, elle distribue des milliards aux banques et aux fonds d'investissement pour la plus grande joie de
leurs actionnaires : http://www.wsws.org/articles/2011/dec2011/euro-d23.shtml

L'austérité, c'est pour les peuples.

Feuillette 16/12/2011 13:06

Concernant le dernier passage de B. Guetta, je pense que son propos va scandaliser son autre employeur, Edouard de Rothschild, actionnaire de référence de Libération (où B. Guetta éditorialise)et
président du conseil de surveillance de la banque d'affaires qui porte son nom.

CPPN 12/12/2011 09:44

Pour trouver plus d'exemples de commentaires d'éditorialistes incitant à la rigueur comme la seule option possible, on se réfèrera utilement au dernier article d'Acrimed :
http://www.acrimed.org/article3729.html